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La poésie n’est pas dans l’art du temps. par Julien Bretaudeau.

DSCN0700« Un peintre impressionniste, ou mieux encore, un cinéaste, pourrait traduire la même sensation – mais alors en nous donnant l’image complète de ce fleuve, puis en en déformant subtilement l’aspect pour attirer notre attention. Que de frais ! […] Au lieu qu’avec deux mots seulement, deux mots que chacun peut lire, quand il veut, où il veut, dans le bruit et le silence, seul ou avec d’autres, avec deux mots qui ne comptent pas et qui glissent au détour d’une phrase, en passant, voici tout vivant, qui vous attend, qui vous rejoint, ce Simoïs avec ses tourbillons d’argent. Tel est le privilège de la littérature. »

Jacqueline DE ROMILLY, Ce que je crois, III

Le Simoïs aux tourbillons d’argent.

 

La poésie n’est pas dans l’art du temps. Nous ne parlerons pas uniquement des vers ici. Mais de la poésie d’abord en tant que langage, puis en tant que manière de vivre dans l’appréhension des choses qu’elle donne à saisir et sentir. Certes, aujourd’hui, à l’heure où les romans fleurissent sur les étagères et où les librairies restent des lieux privilégiés, faire ce constat paraît étrange. L’écriture semble de plus en plus s’offrir un accès à tous et la lecture, dans l’intimité des foyers, ne semble pas être à l’écart des activités de loisirs. Le recul de la culture, dans une société française où les théâtres et les cinémas occupent encore une place d’importance, semble être une fausse dénonciation, et on ne peut qu’applaudir, devant l’ouverture d’une annexe du Louvre à Lens et la mise en place d’un centre Pompidou à Metz, une « popularisation » des arts. Dans le cinéma, les projets n’ont jamais été aussi florissants, les subventions d’association et les encouragements ministériels ne sont pas aussi légers qu’on pourrait le croire, et internet, dans son partage d’une culture pour tous et les pages de ses réseaux sociaux, semble avoir dynamisé le retour des activités artistiques. Dans le bouillonnement quotidien du travail et des logiques marchandes, les individus trouvent devant les écrans de cinéma, les romans et les théâtres des lieux de paix où ils peuvent retrouver certaines valeurs essentielles, une forme de spiritualité et de dédoublement qui leur permettent de se contempler de façon apaisée dans une forme de suspension temporelle nécessaire et rassérénante. Qu’en est-il, cependant, dans tout cela, des vers et de la poésie ?

Nous ne pouvons qu’applaudir le développement des projets cinématographiques, et il n’est pas là question de regretter l’élan que connaît le septième art. Cependant, il apparaît que la poésie soit à l’écart de cette floraison artistique. Il semble qu’elle souffre toujours, tant au niveau de sa lecture que de son écriture, d’un manque de popularité. La poésie est un art devant lequel on ne peut être passif et à qui il faut donc consacrer du temps. L’éveil de notre entendement, notre rapport à la sensibilité d’un poème nécessite un effort du lecteur, un mouvement vers l’œuvre ; ce rapport est dans un sens plus fatigant qu’une passivité devant un écran de cinéma -même si le véritable cinéma ne permet pas non plus d’être passif et que lui trouve sa crise dans la facilité de son accès. Il faut également trouver le temps de s’intéresser au poème, de l’explorer, de se pencher sur chaque vers pour goûter le plaisir des mots et de leur dévoilement : ce n’est pas chose aisée, dans une société productiviste où travailler plus, c’est s’enrichir. Une fois rentré à la maison, fatigué, que de courage à trouver pour s’intéresser à l’œuvre littéraire ! Ainsi la découverte par la poésie d’une forme de vérité des choses et des êtres est-elle peut-être plus exigeante et plus laborieuse que la vision d’un court-métrage, dans sa nature même de nécessiter une attention du lecteur, et c’est ce qui fait la complexité de sa diffusion dans la société actuelle, où l’effort, quand il doit être désintéressé, n’est pas un présent que les gens font volontiers aux œuvres artistiques. D’un autre point de vue, la poésie reste considérée comme un art d’élites, un plaisir de classes sociales favorisées ; elle rime aujourd’hui trop souvent avec bourgeoisie et cercles intellectuels. Dans le cercle vicieux de son manque de médiatisation -qui fait pourtant sa richesse en lui évitant de tomber dans le démagogique du tout et grand public – elle a oublié son devoir de transparence. Elle a raté, en un sens, le coche de la démocratisation et par là même la prétention à l’universel. Qu’est-ce que serait un art sans public ? La poésie a besoin de vous autant que, nous le pensons, vous avez besoin d’elle.

La poésie ne peut se passer de public, et nous ne pouvons pas non plus la laisser mourir. On pourra nous rétorquer qu’elle a fait son temps, que l’image éveillée dans l’esprit doit laisser sa place à celle projetée, que la poésie, elle aussi, a eu son âge d’or, qu’il est vain de vouloir contrer une évolution artistique qui suit son propre chemin et sa propre logique. Les visages se baissent avec résignation en disant que les maisons d’édition prennent aujourd’hui trop de risques à publier de la poésie. Les bouches de ceux qui ne la fréquentent pas font la moue en se disant que d’autres formes d’art restent plus accessibles et qu’il n’est pas si grave que la poésie fût un peu oubliée. Mais n’entend-on pas dire aussi avec émerveillement « c’est plein de poésie ! » ou « il faut apprendre à regarder les choses avec poésie ! ». Ces expressions, bien que communes et populistes, traduisent bien l’enjeu essentiel de cet art, foncièrement inutile, mais porteur de signification, qui nous apprend à regarder le monde d’une façon qui nous le fasse aimer. La poésie est le seul art qui repose sur un langage structuré mais toujours original ; elle est l’embellissement de la pensée au delà de sa transmission ; elle reste le lieu privilégié de l’expression de l’intériorité et des sentiments. Dire les choses avec poésie c’est aussi restaurer une harmonie entre les êtres, c’est faire des passions qui nous accablent la beauté d’une phrase chuchotée le soir pour soi-même ou à l’oreille d’un compagnon pour se trouver moins laids tous deux dans la douleur de nos souffrances. Nous craignons que le recul de la poésie dans la société soit le reflet d’un recul du langage en lui-même, d’un recul de la beauté et d’une tendance à la standardisation de la parole. Lire de la poésie, c’est apprendre à voir avec des yeux émerveillés d’enfant un monde qui se cache, comme le dirait Pierre Bergounioux, « dans l’ombre et le silence », sous le glacis de l’ordinaire et de la banalité du quotidien. La poésie c’est avant tout l’art de la parole, ce ciment des relations entre les individus. Et changer sa parole, changer la violence en beauté par la recherche poétique, la poussière en fragments d’étoiles, c’est changer à la fois sa pensée et sa considération sur l’autre et sur le monde.

Oui, nous croyons qu’il est indispensable, plus que jamais, de remettre la poésie dans les yeux et dans les bouches. C’est vrai, l’austérité du papier, dans une société du spectacle et de l’obligatoire émotion instantanée, n’encourage pas à aller vers elle. Pourquoi ne pas revenir aux origines, à la lyre d’Orphée et à sa musique ? Pourquoi ne pas aller déclamer du Baudelaire au coin des rues, si les individus n’ont ni le temps ni l’envie eux-mêmes de faire l’effort d’une attention portée aux mots ? Pourquoi ne pas se servir de l’essor d’internet et des réseaux sociaux pour la partager ? Le cinéma, que nous semblions tant critiquer, souffre de son trop plein de médiatisation, de son « grand public ». La poésie, elle, de son manque de public. Il est peut-être temps de les réconcilier, en gardant cependant à l’esprit ce qu’a su nous dire Romilly avant le XXIème siècle -« Et l’on peut se demander si le règne de l’audiovisuel constitue, en définitive, pour la littérature, l’allié qu’il pourrait être, ou bien son remplaçant et son successeur. »- et de l’autre que nous ne pouvons toutefois pas encourager la poésie à devenir médiocre et facile, de compréhension forcément immédiate, pour devenir aimée. Nous l’aliénerons à coup sûr, et nous préférons une poésie solitaire qu’une imposture ostentatoire qui se ferait passer pour elle, comme les clichés de ces « belles phrases » facebook appelées poésie dans une altération des jugements. Faisons plutôt un cinéma poétique. Lisons de la poésie avant les séances de cinéma. Nous ne pouvons abandonner la beauté, et il me semble que la poésie, par essence expression de la pensée dans le langage, est ce qui rendra également belles vos passions et vos vies intérieures. Les sentiments prennent leur réalité dans l’actualisation que le langage permet. Ils deviennent palpables, denses, concrets. Baissez l’originalité et l’intensité de vos métaphores, dites l’amour comme vous dites une recette de cuisine : ce sera l’originalité et l’intensité de votre amour en lui-même que vous sacrifierez. Plus que jamais, la poésie, dans la forme d’exigence intellectuelle qu’elle requiert mais aussi dans sa simplicité et son humanité, peut, je le crois, et on ne pourra m’empêcher de le dire, nous réapprendre à aimer, et nous réapprendre à vivre. De l’autre côté, nous craignons l’ennui, la perte de la précision des mots qui rend possible l’exercice de la liberté, la séparation de soi du divertissement, et enfin, la barbarie humaine.

Julien Bretaudeau

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