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De l’alternance de trop à l’alternative. Rencontre avec Clémentine Autain.

autainTu es directrice du journal Regards qui a récemment décidé de passer du mensuel au trimestriel et de miser sur un projet fortement tourné vers le net ? Pourquoi cette évolution ? Devons-nous faire le deuil du papier ?


Non, je ne le crois pas, à court et moyen terme en tout cas. D’ailleurs, nous gardons une formule papier, un trimestriel, qui permet davantage de réflexion de fond. Il allie un travail intellectuel et journalistique au souci de la forme, avec cette place laissée à l’image, au graphisme, qui fait partie de l’identité du titre. Regards est né dans les années 1930 au moment de l’essor du photojournalisme. Nous pouvons tous les trois mois fournir un véritable dossier sur des enjeux qui nous apparaissent peu ou mal appréhendés au sein de la gauche critique. Dans le dernier numéro, la « révolution commoniste » aborde les enjeux démocratiques et économiques soulevés par les nouvelles technologies. Dans le prochain, nous poserons cette question : « vivons-nous en démocratie ? ». Dans le trimestriel, il reste des formats courts, notamment par le biais des chroniques d’Arnaud Viviant, Rockaya Diallo ou encore le chanteur Hamé du groupe La Rumeur. Par ailleurs, nous avons décidé d’investir le net par un site refondu et vivifié. C’est une manière de suivre le fil de l’actualité sociale, politique, culturelle, économique et intellectuelle. Toujours avec un parti pris : faire échos aux luttes sociales et à la pensée critique, chercher ce qui s’invente du côté de l’alternative. Enfin, nous avons maintenu un mensuel qui est désormais un… e-mensuel. C’est un gros travail et une offre dense qui peut intéresser davantage de lecteurs.

L’affaire Cahuzac révèle aussi les connivences du monde politique et des médias. Comment envisages-tu l’émergence d’une presse porteuse d’alternatives ? Quelle place peuvent jouer les citoyens dans ce combat d’idées ?

Je viens de finir le livre d’Edwy Plenel, Le droit de savoir (Editions Don Quichotte), qui me paraît éclairant sur le sujet. Il plaide pour des médias indépendants capables de fournir une information de qualité afin d’éclairer les citoyens. Il n’y a pas de démocratie sans médias libres. Ce devoir d’information, dans ce moment d’essor d’Internet, doit s’accompagner d’un lien nouveau entre les journalistes et les citoyens. C’est vers une co-production d’information que nous devons aller. Les citoyens peuvent alerter, les journalistes doivent enquêter, chercher, restituer. Ce souci suppose de faire attention au laisser-aller possible d’une presse d’opinion, engagée, qui n’aurait pas l’ambition de déranger. C’est un peu notre parti pris à Regards : nous voulons aider la gauche d’alternative à aller plus loin dans sa réflexion et ses propositions, et pas simplement être le reflet de la pensée critique existante. Par exemple, le premier numéro du trimestriel a fait sa Une sur la gauche et l’Islam parce que nous pensons qu’il faut aussi parler de ce qui fâche pour mieux comprendre les raisons véritables de la querelle et pouvoir sortir par le haut des divergences. Un titre engagé n’est pas utile s’il est trop consensuel au regard de l’espace intellectuel et politique dans lequel il se situe. Ce n’est pas toujours simple de secouer les idées et les imaginaires. Mais c’est le seul objectif raisonnable si l’on veut être utile.

Tu as été porte parole de Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière campagne présidentielle. On lui reproche souvent la dureté de ses interventions. Qu’en penses-tu ? Et comment envisager l’articulation entre mouvement citoyen et forte personnalisation médiatique ?

Bonne question… Je crois qu’il y a deux débats qui se confondent au sujet du « style » de Jean-Luc Mélenchon. Le premier, c’est la façon de s’adresser au peuple. Quel langage ? Notre leader a choisi de parler « cru et dru ». Même si elles ont le mérite de passer le mur du son, je ne suis pas convaincue par les formules du type « salopards » car je redoute qu’elles ne rassurent pas, qu’elles ne rassemblent pas dans ce moment si difficile de crises paroxystiques que nous traversons. Sans doute y a-t-il aussi une dimension virile dans ce style que je ne partage pas. Je reconnais le mérite de Jean-Luc d’essayer quelque chose, de poser la question fondamentale de la façon de parler du et au peuple. Pour autant, je ne suis pas dupe des manipulations médiatiques : quand Libération titre « la purification éthique », c’est une formule que Mélenchon n’a jamais employée. Le second débat, c’est celui de la stratégie politique. Jean-Luc a choisi de cliver, de se poser contre le système en place. Et de ce point de vue, je suis pleinement d’accord avec lui. Nous devons incarner une gauche en dehors des jeux d’appareils et du cadre institutionnel existant. C’est une condition sine qua non pour ne pas mourir avec le régime en place. Or, certains critiquent Mélenchon sur la forme pour mieux attaquer en réalité cette stratégie de fond. Enfin, sur l’articulation entre mouvement citoyen et forte personnalisation, c’est évident que nous avons beaucoup de pain sur la planche… La politique s’incarne : c’est un fait et ce n’est pas près de changer. Nous avons besoin de leaders pour être audibles. Mais il nous faut lutter contre la personnalisation à outrance, ce qui n’est pas simple dans un monde hyper-médiatisé, et favoriser l’émergence de différents profils pour incarner notre force politique, qui est plurielle. Mieux impliquer les militants, les sympathisants, les citoyens, c’est tout l’enjeu de la structuration du Front de Gauche.

Comment va le Front de Gauche ? Comment œuvrer à y associer les citoyens ? Quel rôle jour la FASE (ton mouvement politique) dans ces évolutions ?

Nous traversons une période complexe, à la fois difficile car la droite extrême a le vent en poupe et porteuse pour nous car la gauche au pouvoir est si catastrophique qu’elle exige l’émergence d’une alternative telle que nous la portons. Le Front de Gauche a réussi la manifestation du 5 mai à la Bastille, très au-delà de tous nos pronostics et espérances. C’est bien que le potentiel de la présidentielle reste là et que nous devons le faire fructifier. Il y a urgence car la situation sociale, économique, démocratique l’impose. Sans doute vivons-nous l’alternance de trop, celle qui décidément ne change rien et dégoûte les citoyens de la politique. Les solutions fortes, du côté de la rupture, devraient connaître un regain de popularité. Le tout est que les versions autoritaires, celles qui jouent sur le ressentiment et portent en eux le fascisme, ne l’emportent pas. A nous de faire renaître l’espoir dans une possible transformation sociale, porteuse d’émancipation humaine. De ce point de vue, le Front de Gauche doit rattraper son retard pour associer toutes les forces et individus dans son processus de fabrication politique. En clair, elle doit sortir du cartel de partis pour favoriser l’implication du plus grand nombre en son sein. L’adhésion individuelle est l’une des clés. La refonte de l’architecture du Front de Gauche est en cause. Il faut mutualiser davantage de moyens financiers et se doter de porte-paroles, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La Fase est aujourd’hui investie dans un regroupement avec d’autres forces du Front de Gauche, telles que la Gauche anticapitaliste, les Alternatifs, Convergence et Alternative, Gauche Unitaire, pour créer à l’automne une organisation commune. Rassemblés, nous voulons peser pour que le Front de Gauche ouvre ses portes et ses fenêtres au lieu de s’installer dans un tête-à-tête mortifère entre le PCF et le PG.

Comment articuler la bataille locale des municipales et l’enjeu quasi mondial des européennes ?

Par la cohérence de notre discours, de notre positionnement. Nous sommes contre le pouvoir de la finance et l’austérité, pour une VIe République. Ce parti pris doit se décliner du local au global. L’humain d’abord ! Nous devons affirmer notre autonomie à l’égard du gouvernement et notre volonté d’être en responsabilité. Aux municipales, nous savons que les listes de premier tour ne seront pas possibles ni souhaitables dans toutes les villes de France. Il faut voir les expériences concrètes et les souhaits des militants. Mais une ligne nationale doit être dégagée et je pense que ce doit être celle de l’autonomie, et que l’alliance avec le PS et EELV doit représenter l’exception. Nous enchaînerons ensuite avec les élections européennes, en toute clarté et logique. Cette élection sera décisive pour faire valoir notre projet de réorientation de l’Union.

La porte-parole du gouvernement est aussi ministre des droits des femmes. Najat Vallaud-Belkacem semble décidée à porter avec force la question féministe. Quelles sont ses marges de manœuvre ? Peut-on déjà dresser un premier bilan ?

Ses marges de manœuvre sont quasi nulles ! Et c’est bien son problème… Je trouve son discours féministe globalement assez convaincant. Et ce n’est pas rien. Mais elle n’a pas les moyens de sa politique. Les femmes sont les premières victimes du chômage et la précarité. Nous avons passé la barre des 5 millions de chômeurs réels et l’accord sur l’emploi (ANI) accroît la flexibilité et la précarité. Les femmes continuent d’effectuer l’écrasante majorité des tâches domestiques et parentales : il faut de grandes campagnes de sensibilisation dont le ministère n’a pas les moyens dans le cadre des restrictions des dépenses publiques. Seuls 9 enfants sur dix ont une place en crèche, ce qui lèse l’égalité professionnelle. Le gouvernement n’a pas de moyens pour investir ce chantier. Sur les violences faites aux femmes, nous avons besoin de campagne d’éducation populaire, de moyens pour la justice, de formation pour les personnels de police, de santé, pour les magistrats : mais c’est aujourd’hui la pénurie budgétaire… Je souhaite à Najat Vallaud-Belkacem bien du courage. Il lui reste le ministère de la parole ; sans doute est-ce déjà ça. Mais disons que ce n’est vraiment pas à la hauteur des enjeux.

 

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