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Peut-on s’orienter dans le labyrinthe politique actuel ? par Jean-Paul Leroux

 

Notre terre possède des ressources limitées. Il existe ce que certains nomment une finitude de notre monde. Or, le capitalisme poursuit son mouvement d’enrichissement sans fin. Ce mouvement est produit par l’exploitation continuelle des ressources de la terre. La contradiction est manifeste et elle est mortelle pour l’humanité. L’écologie implique l’arrêt et le dépassement du capitalisme Il ne s’agira plus d’exploiter la terre mais de la reproduire. La question posée est : comment passer du capitalisme à la reproduction de la terre ? Pour éclairer cette question, il semble nécessaire de s’interroger sur les raisons de la domination du capitalisme au niveau mondial.

La domination du capitalisme est assurée par son efficacité économique. Il permet de produire des biens en grande quantité à ces coûts très bas et ainsi le monde entier peut accéder à la société de consommation en parallèle il y a une diffusion mondiale de la richesse. L’ensemble de ce processus reste dominé par la lutte entre le capital et le travail. Les travailleurs occupent une position subordonnée et ne maîtrise en rien l’ensemble du processus de production.

Cette domination est renforcée et rendue quasi “insubmersible” par l’existence d’institutions créées par les diverses bourgeoisies. L’entreprise est la première de ces institutions. Elle repose sur le contrat de travail qui est un contrat de subordination du travailleur au capital. Les luttes des ouvriers et des ouvrières pour améliorer leur situation n’ont modifié en rien le caractère central, c’est-à-dire subordonné, du travail (cf. Alain Supiot1). Au sein d’un grand nombre d’États, l’institution de la démocratie représentative, qui a constitué un immense progrès de la liberté, fonctionne maintenant comme une condition du maintien au pouvoir des classes dominantes.“ L’institutionnalisation des “partis” a encore renforcé la différence entre représentants et représentés entre électeur et élus. Les traités continentaux et intercontinentaux, avec leurs procédures de règlements des conflits commerciaux en dehors de la juridiction des Etats donnent aux multinationales un pouvoir extra étatique qui risque de devenir mondial. On a là, une organisation juridique qui pourrait entrer en concurrence avec celle de l’ONU.

De plus, il y a une introjection psychique des “institutions” sous forme d’un “sur-moi social” : les différence homme/travailleur et homme/citoyen permet aux personnes de se vivre comme homme sans se vivre comme travailleur ou citoyen. Travailler et être citoyen sont dans cette perspective des attributs accessoires du point de vue identitaire alors même que la liberté ou l’absence de liberté se joue au niveau du travail et de la politique.

Comment enclencher d’autres possibles ?

Le problème le plus important est le problème écologique. Il donne le but du travail politique. Penchons-nous sur les moyens ?

Il faut mettre en question ce qui assure la domination du capitalisme, ce qui le rend si puissant. Cette domination s’est étendue au XXe siècle par la défaite majeure des travailleurs par l’extension du système capitaliste au niveau mondial lors du passage à celui-ci dans les pays dits “communistes” et cela sous la houlette des partis “communistes” eux-mêmes. Depuis les travailleurs sont au mieux dans des luttes défensives mais ne peuvent plus faire état de victoires. En France, le signe de cette situation est la mise en cause des acquis du Conseil National de la Résistance et la volonté de revenir sur mai 68 de la part d’une droite décomplexée, les discussions entre “économistes” sur le niveau trop élevé du Smic, etc.. Au niveau des luttes économiques, il semble très difficile d’avoir des victoires si, de plus, on prend en considération, la mondialisation des échanges et la concurrence qui en découle des travailleurs des différents pays. Bien entendu, il ne faut nullement abandonner ces luttes, bien au contraire, mais il faut savoir qu’une victoire réelle des forces pour un changement radical de système économique ne se jouera pas à ce niveau. Le système capitaliste utilise même ses propres crises pour rebondir. La crise de 2007/2008 a été payée, en dernière analyse par le travail et non le capital. Le rôle des Etats, c’est-à-dire des politiques publiques pour sauver les banques a été décisif. A l’heure actuelle, nous payons ce sauvetage par des politiques d’austérité de grandes ampleurs.

Tout ce qui peut exister ce sont des luttes locales et des modes d’organisations alternatives parcellaires (autogestion, coopératives, économie sociale et solidaire, mutualité, etc.) mais l’ensemble du processus économique demeure sous la domination de la finance internationale. L’existence de ces contre-modèles est cependant essentielle car elle signifie des réalités alternatives possibles, pourvues de sens, elle indique l’horizon d’un possible dépassement du système capitaliste. Elle mette en cause la nature de subordination “contrat de travail”.

Dans ces circonstances le niveau des luttes économiques ne peut pas être suffisant pour mettre en cause le système capitaliste, car c’est le niveau où il est le plus fort. Il est déjà essentiel que ce niveau suggère la possibilité d’une autre façon de travailler et de produire.

La démocratie représentative est entrée en crise. Les partis politiques qui lui sont consubstantiels sont également en crise. Du coup, le niveau politique en général est en crise. Les politiques suivies par la gauche et la droite depuis la crise de 1974 n’ont fait qu’aggraver le décrochage d’avec les institutions politiques. Le niveau constitutionnel est donc devenu clairement un des facteurs du blocage politique de nos sociétés. La structure des partis politiques les fait tellement adhérer aux “jeux politiciens” que même les “partis” de gauche ne peuvent plus avoir un rôle positif pour les changements nécessaires. Ils sont au mieux “conservateurs” ou pire “réactionnaires” au niveau institutionnel.

Or l’action politique est la condition de possibilité du changement en tant qu’elle est action libre. Le changement doit provenir du niveau de l’action politique. Pour cela, la création de nouvelles formes d’organisations politiques de nature horizontales, en contradiction avec la forme traditionnelle des partis politiques, est une condition essentielle d’un renouveau de l’action politique elle-même. Le principe d’horizontalité est ici producteur d’égalité, d’action collective, de liens fraternels. Il indique que l’initiative politique ne doit pas être descendante (du sommet des partis vers les militants de “base” justement) mais partir des initiatives locales avec une diffusion horizontale, même s’il y a un relais par une structure commune aux organismes de base, une coordination de ces structures. La coordination implique une structure commune mais celle-ci ne peut pas être la source des politiques à mettre en œuvre.

Le psychisme des personnes intègre les institutions sociales premières (langage, code de parenté) et les institutions sociales secondes (religions, idéologies, morale, système institutionnel, etc.). Le résultat de cette intégration est que tout changement portant sur ces institutions remet en cause l’identité des personnes. Celles-ci sont donc attachées aux structures dans lesquelles elles se sont constituées. Ce point rend tout changement problématique, a fortiori lorsqu’il s’agit de quelque chose de radicalement nouveau. Hannah Arendt le remarque très bien : « Il est vrai que les hommes, même les plus radicaux et les moins conventionnels, ressentiront toujours la même peur intense face aux institutions non éprouvées, face à ce qui n’a jamais été vu, jamais pensé.2 » Ce fait rend la possibilité de création d’institutions nouvelles très difficile. La plupart du temps ces nouvelles institutions apparaissent dans des périodes de tensions ou de luttes extrêmes, très rarement « à froid » ! Ainsi de la coupure Homme/Citoyen, il est naturel pour tout un chacun de ne pas se vivre comme citoyen en dehors des moments électoraux. Après les élections, on se débarrasse de sa citoyenneté qui n’a fonctionné qu’au moment du vote. On a fait son devoir de citoyen d’où il résulte qu’en dehors du vote, il n’y a plus de devoir de citoyenneté. Celle-ci ne fait donc pas partie de l’identité des personnes. La citoyenneté demeure extérieure à la personnalité ainsi la coupure Homme/Citoyen est intégrée psychiquement. La politique est extérieure à l’école, extérieure à l’entreprise, extérieure à la famille, etc. Elle est non une intériorité, un propre des individus mais un mode d’être qui lui est extérieur.

Cette extériorité du politique touche également les militants associatifs, humanitaires, syndicaux, etc. Dans ces conditions, les militants politiques ne peuvent être qu’une espèce rare ! Et encore n’échappent-ils pas à cette coupure, ils la reproduisent selon une modalité inverse lorsqu’ils considèrent que la « représentativité » institutionnalisée est normale. Ils vivent au dessus de la coupure, les autres en dessous, mais la coupure n’est pas contestée, elle apparaît comme une réalité intouchable.

Que faire ?

Il faut continuer à dénoncer les méfaits humains, écologiques du capitalisme. Il faut continuer à promouvoir une autre idée de la richesse et de la consommation. A ce niveau beaucoup de points sont admis et font accords mais il s’agit d’un niveau mondialisé où le capitalisme est le grand maître du jeu. Il semble difficile de s’attaquer directement à celui-ci sous sa forme triomphante.

Par contre les niveaux institutionnels, politiques et psychiques, offrent plus de prises pour l’action. Il s’agit de mettre en place de nouvelles formes d’organisations politiques qui induiront des pratiques politiques différentes et réciproquement des pratiques politiques nouvelles induiront des organisations d’un nouveau type. Il faut également dénoncer la coupure Homme/Citoyen, valoriser la citoyenneté, l’action politique comme constituante de l’identité et la réalisation de l’humanité de tout un chacun. L’identité humaine en tant que libre doit conquérir de nouveau terrain où agir sa liberté collective pour sortir de la situation d’aliénation où la tiennent les institutions contemporaines, au travail, dans la vie politique, etc. Tout cela est indispensable si l’on veut créer un rapport de force favorable au dépassement du capitalisme pour nous mettre enfin à reproduire la Terre, matrice de l’humanité.

Que faire dans la conjoncture actuelle (début mai 2014).

La situation écologique avec l’extension des recherches et de l’exploitation des gaz de schistes, de la surpêche, etc. ne peut que s’aggraver (cf. Les rapports du GIEC).

Au niveau institutionnel, la création en janvier 2009 de la Fase et la continuation de cette création par celle du Mouvement pour une alternative de gauche, écologique et solidaire dénommé Ensemble en novembre 2013 est la mise en œuvre de la volonté de créer une organisation politique sur des bases non partidaires. Cette organisation privilégie les structures de base. La politique se pratique sur des modalités nouvelles autant que faire se peut. Certes Ensemble fait parti du FdG mais en réalité, il est aussi ailleurs parce que nous n’avons pas la structure d’un parti.

Lors de l’élection présidentielle de 2012, le Front de Gauche a avancé le mot d’ordre d’une nouvelle constitution et d’une assemblée constituante. C’est un pas important dans la prise de conscience des problèmes institutionnels et le travail de construire de nouvelles institutions politiques. Le travail est certes à effectuer mais au moins la question est posée, la question est ouverte.

Sur la dénonciation du capitalisme et la nécessité de la transition énergétique, EELV a été pilote. Mais cette organisation politique, outre qu’elle est organisée sous la forme d’un parti demeure ambiguë sur le fond en parlant de « capitalisme vert ». Au sein du FdG, il y a une sérieuse prise en compte des problèmes écologiques notamment dans Ensemble et le Parti de Gauche mais le FdG demeure pour l’heure un regroupement d’organisations politiques diverses avec des intérêts qui peuvent être de nature différente comme l’ont manifestés les dernières élections municipales.

La mondialisation continue de façon accélérée avec la mise en place de traités intercontinentaux entre l’Europe et les USA et ceux-ci et la zone pacifique, etc. Il y a une montée au sein de l’Europe et des USA contre de tels traités ainsi qu’au Canada. La campagne pour les élections européennes est marquée par la dénonciation du TAFTA. Et la volonté de ne pas l’accepter est manifeste dans plusieurs programmes de listes en France et dans toutes l’Europe.

La situation des personnes est contradictoire. On assiste à des mouvements réactionnaires sur l’éducation (lutte contre la théorie du genre, contre le mariage pour tous, etc.). On a eu un recul des mouvements d’éducation populaire, etc. Mais d’un autre côté, les réseaux sociaux, les lieux de débats alternatifs, les succès des universités d’Eté, tant des partis que des associassions, la montée en flèche des ventes de livres de philosophie et de sciences humaines, etc. montre un réel souci de s’éduquer ou de s’entre éduquer. La situation semble donc favorable à la remise en chantier d’une éducation populaire sur des bases différentes des mouvements historiques.

Les élections municipales et leurs conséquences.

Au sein du FdG.

Sur Gap et la première circonscription, il y eu une failler au sein des membres du FdG. Le Pcf local ayant préféré aller avec le Ps, il a épousé la défaire électorale de la social-démocratie et il s’est positionné clairement en faveur des politiques d’austérités dont les effets étaient pourtant manifestes sur les finances locales. La campagne pour les élections européennes n’a pas permis de ressouder le FdG local. La Fase (ENSEMBLE) et le Pcf faisant campagne séparément. Et heureusement car lors du débat organisé par le Mouvement de la Paix, le représentant du Pcf a défendu une conception de l’Europe en tant qu’Europe des Nations, avec laquelle nous ne pouvons qu’avoir des réticences.

Les discussions entre partenaires du FdG pour constituer des listes ont été difficiles. La campagne n’a pas pu prendre un véritable élan mais il semble que les prestations de Mélenchon dans les divers médias ont été positives parce qu’il a changé de style de comportement et d’intervention. La présence de Stipras (Mouvement Syriza-Grèce) en France et en Europe est également un point très favorable. Normalement, on pourrait assister à une progression des forces de la gauche de la gauche dans toute l’Europe. Le FdG a apparemment « survécu » aux désaccords de la campagne électorale mais la question de son existence et de sa structuration ainsi que celle de la ligne politique et des alliances reste ouverte. Ces débats vont reprendre dès la fin des élections européennes.

Au niveau national.

Les conséquences les plus nettes ont consistées dans la mise en place d’un nouveau gouvernement, le retrait d’EELV du gouvernement et l’apparition d’une rupture au sein des députés du Ps. L’aggravation de la politique d’austérité menée par Valls ne peut qu’élargir la contestation au sein du Ps. Une fois encore le processus décomposition/recomposition est à l’œuvre face aux politiques anti-populaires des gouvernements. Les questions posées par ce mouvement sont alors : quelle politique alternative mettre en place ? Quelles alliances ? Que va faire EELV ? Nouvelle Donne (Laroutourou) va-t-il chercher une alliance avec le FdG ou restera-t-il dans un splendide isolement ? La gauche du Ps va-t-elle éternellement penser qu’il est possible de renverser la majorité du Ps, celle qui exerce le pouvoir ou oseront-ils franchir le cap et prévoir une sortie hors du Ps ? Derrière ces questions se tient la question suivante : Comment renverser, à gauche, l’hégémonie du Ps qui est le porteur du néolibéralisme et le soutien de la finance internationale et un des promoteurs du TAFTA en France et en Europe.

Notre tâche actuelle.

Nous avons à terminer la construction d’Ensemble Nous avons à continuer à développer notre association sur la base d’une horizontalité accrue, c’est-à-dire permettre à chacun de faire de la politique : débatttre, choisir, agir, être libre en somme et pleinement humain.

23 mai 2014

Addendum : Après les élections européennes

La montée du FN perceptible lors des élections présidentielles (6 millions de votes Fn) et municipales se confirme avec les élections européennes (4 millions de votes Fn). Le grand vainqueur est en réalité l’abstention. La crise du système démocratique et la chute des partis traditionnels deviennent des évidences. La montée du Fn s’explique par les politiques misent en œuvre au niveau national, tant par la droite que par la “gauche”. Ces politiques sont toutes au service de la finance internationale. Elles font payer la crise de 2007/2008 à l’ensemble des travailleurs. L’autre facteur de cette montée tient au jeu institutionnel lui-même. Le clivage gauche/droite n’étant plus opérationnel puisque gauche et droite mène la même politique, il ne reste plus à l’électeur qui veut protester soit à s’abstenir soit à voter pour un parti « hors institution. Les propositions d’une autre politique venant du FdG n’ont pas été audibles. Une des composantes du FdG a joué trop souvent l’alliance avec le parti au pouvoir et d’ailleurs le FdG a fait voter pour le Président en exercice en 2012 ! L’électeur protestataire n’a aucun mal à s’en souvenir et nous avons beaucoup de mal dans ces conditions pour apparaître comme une force de proposition alternative. On voit donc l’urgence de proposer une nouvelle constitution et aussi et surtout de nouvelles façons de faire de la politique et de nouvelles structures non partidaires.

27 mai 2014

Jean-Paul Leroux

1 Alain Supiot, Critique du droit du travail, Paris, PUF, 1994.

2 Hannah Arendt, On revolution, Compass Books, New York, 1963, p. 262.

 

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