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Entretien avec Teresa Rodriguez, députée de Podemos

Comment expliques-tu une irruption aussi forte de Podemos dans le panorama politique espagnol ?

Cela a probablement à voir avec la nécessité d’envisager des alternatives qui ne soient pas exactement celles des partis traditionnels, des espaces fermés, difficiles à pénétrer pour les citoyens, SOUMIS à un cadre identitaire, mais en même temps en contradiction permanente du fait de la politique de coupes budgétaires et qui perdent le contact avec le réel au sein de gouvernements possibilistes et « continuistes ». C’est également dû au fait de mettre en avant une pratique cohérente depuis le début, de défendre qu’il ne faut pas dépendre des prêts bancaires et de tisser des loyautés uniquement avec les victimes des pouvoirs financiers. Au fait de dire qu’on est la majorité, qu’on envisage la « déprofessionnalisation » de la politique, le contrôle quotidien des représentants politiques, la révocabilité… La nécessité que les représentants publics ressemblent, dans leurs conditions de vies, à leurs représentés. Nous avons réussi à construire cette candidature en récoltant 50 000 signatures en moins de 48 heures, en organisant des primaires ouvertes avec un record de participation, un programme participatif et la construction de plus de 300 cercles populaires et citoyens. Ce furent 4 mois d’existence très bien utilisés et une très bonne campagne.

Pour les élections municipales de 2015, une coalition avec IU est-elle possible ?

Cela, on devra le décider dans les cercles de participation, dans les espaces de décision qu’on a acquis. Ce seront les cercles qui, dans tous les cas, devront déterminer quels genres d’alliances se tisseront et sous quelle forme on fonctionnera à partir de maintenant. Nous défendons une démocratie radicale dans la société, il ne serait donc pas acceptable de ne pas la mettre en pratique « à la maison ». Depuis le début nous avons décidé que nous ne voulions pas négocier les listes dans les bureaux. Nous voulons ouvrir des espaces de participation égalitaires avec tous ceux qui s’impliquent dans l’initiative, au sein de chaque municipalité. Ce sera l’unique espace de décision sur tout : sur les candidatures, sur le programme… Nous voulons former un front citoyen et populaire qui se constitue en majorité politique afin de défendre, avec clarté, les intérêts de la majorité, et pas une somme arithmétiques de sigles. Dans tous les cas, moi je crois qu’il faudrait être cohérent, n’accepter aucune coupe budgétaire justifiée par une dette illégitime qui découle du sauvetage bancaire et d’une fiscalité injuste, défendre la nécessité de renverser le bipartisme sans venir à la rescouse d’aucune de ses composantes. Il est important de continuer à maintenir des alliances, d’essayer de former un front large contre l’austérité avec d’autres forces politiques et, bien sûr, avec Izquierda Unida.

Quelle sera la première initiative que Podemos prendra au Parlement européen ?

L’initiative que nous étions déjà en train d’élaborer est une proposition contre la corruption qui s’appelle : la directive Villarejo. Avancer que la corruption est une forme de gouvernement et le meilleur moyen de rompre avec la corruption et de se vacciner contre elle. Et ce vaccin est le contrôle collectif. Parmi les autres questions, il y a des mesures comme la limitation des salaires des mandataires publics, la possibilité de leur révocation par la base, la limitation des mandats et des mesures pour éviter le système des tourniquets. Tout cela, nous allons le faire nous-mêmes, et nous avons décidé ne pas toucher les 8000 euros qu’attribue le Parlement européen à chaque parlementaire. D’une manière ou d’une autre, il nous semble que le fait d’avoir des conditions de vies qualitativement différentes de celles des représentés, autonomise les représentants publics. Dans mon cas particulier, je continuerai à toucher exactement le même salaire de doctorante : 1700 euros.

Nous avons également commencé à créer des alliances avec d’autres forces européennes qui sont en train d’envisager la nécessité de ne pas payer la dette publique, de désobéir à l’obligation de rembourser la dette illégitime. Par ailleurs, nous voulons également mettre en avant la nécessité de construire une institutionnalité européenne qui soit complètement différente de celle qui existe. Car il n’est pas possible d’exercer un quelconque contrôle citoyen sur les institutions européennes qui prennent réellement les décisions. La Commission européenne est composée principalement de technocrates, c’est en son sein que sont prises les décisions sur ce qui nous affecte au quotidien, et elle est entièrement contrôlée par les pouvoirs financiers. Nous défendons aussi des propositions pour démocratiser la Banque centrale européenne, qui est l’organisme obscurantiste dirigé par des technocrates et sur lequel nous ne pouvons exercer aucun type de contrôle, alors qu’il est en train de gérer les fonds de tous les pays.

Penses-tu qu’on puisse changer quelque chose depuis le Parlement européen, qui n’a pas de pouvoir de décision ?

Ce n’est effectivement pas depuis le Parlement européen qu’on changera réellement les choses. Ce que ça nous apporte c’est, en premier lieu, une opportunité pour visibiliser un discours et une pratique politique particuliers. Cela aura une portée sur les prochains rendez-vous électoraux aux niveaux étatique, régional et municipal. Cela nous donne aussi l’opportunité de lancer des propositions avec d’autres pays, car le chemin de la désobéissance face à la Troïka est difficile et nous voulons créer des liens avec d’autres forces politiques qui sont en train d’envisager des alternatives similaires, afin de créer un front commun. Et d’un autre côté, c’est aussi un bon espace pour dénoncer une caste politique qui échappe à tout contrôle citoyen et qui se déploie avec une totale impunité, particulièrement dans les institutions européennes.

Depuis Podemos, le terme « caste politique » s’est répandu, mais maintenant vous avez tous les avantages dont jouit un parlementaire européen. Craignez-vous de devenir une partie de cette caste ?

Nous nous sommes déjà injectés quelques vaccins pour éviter de nous transformer, par exemple toucher un salaire normal. Nous avons décidé un maximum qui équivaut à trois salaires normaux. D’une certaine façon, ceci évitera que nous nous habituions aux statuts institutionnels. Aussi la limitation des mandats, car nous pensons qu’accumuler plus de deux mandats professionnalise la représentation publique. Nous avons également la possibilité de révoquer à tout moment tout représentant public de l’initiative, et ce dans toute institution. Ce sont les engagements que tous les candidats ont signés avant de se présenter aux élections et auxquels nous nous sommes déjà engagés.

Et qu’allez-vous faire avec le surplus d’argent qui vous correspond en tant que salaire ?

Nous devrons le déterminer collectivement, car je considère que cet argent n’est pas à nous. J’ai plein d’idées, entre autres, soutenir les luttes sociales qui, depuis sept ans, sont en train de répondre aux problèmes des citoyens plus qu’aucune institution ne l’a fait : la lutte contre les licenciements, les expulsions, les coupes dans le système de santé, l’éducation et les services sociaux… Ceci pourrait être une bonne manière de réinvestir ce que l’europarlement nous assigne à chaque représentant.

Tu te vois prendre des vols en première classe ?

Non, car nous ne pouvons pas prendre de vols business, c’est un des engagements que nous avons pris par écrit. C’est quelque chose d’assez symbolique, je ne fais pas un fétiche du fait de ne pas utiliser la première classe dans les avions. Mais il est vrai que d’une certaine façon, c’est aussi un vaccin contre le danger de se détacher de la communauté qu’on prétend représenter. Une personne doit vivre comme ceux et celles qu’elle représente, toucher plus ou moins le même salaire et voyager comme elles et eux. Aucun représentant public de Podemos ne devrait changer de quartier, ni de moyen de transport, ni changer ses conditions de vie, car d’une certaine façon, l’existence détermine la conscience.

A quoi est dû le succès électoral de Podemos ? Certaines analyses l’attribuent à la continuelle présence de Pablo Iglesias à la télévision…

C’est effectivement dû à la visibilité, dans les moyens de communication de masse, d’un certain discours de confrontation claire avec ce qui existe , avec la politique de la troïka et avec les mesures agressives qui sont en train d’être appliquées depuis le début de la crise. Cela a effectivement à voir avec ça. Mais ça a aussi à voir avec l’existence d’une espèce de moment « podemos ». Un moment où les conditions de vie des gens sont hyper dégradées, où la violence des conditions sociales est de plus en plus dure, conjugué avec un manque légitime d’attentes et de confiance en la politique professionnelle. Le moment « podemos » était exactement celui-là et la réponse à ce moment était de créer des mesures programmatiques d’urgence pour cesser ce qui est en train de nous arriver : non-paiement de la dette illégitime, fin des paradis fiscaux, persécution de la fraude et de l’évasion, réforme fiscale progressive, intervention des entreprises stratégiques… Toute cela conjugué à une pratique qui nous vaccine contre la corruption et l’autonomisation des représentants publics, renforcer les mécanismes de contrôle collectif, renforcer la participation et la prise de décisions des organisations visant à représenter les citoyens.

Source : andalucesdiario.es  Publié sur le site de la LCR de Belgique.

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