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Réflexions sur le retour du concept de « Mode de Production »(MdP). 2ème partie par Jean-Paul Leroux

Pourquoi sortir le concept de Mode de Production (MdP) des difficultés qui l’ont accablées, demandions-nous ?

La raison principale de cette reprise de ce concept, pour David Graeber, tient en ce qu’il est nécessaire de concevoir un dépassement à la fois du capitalisme et la possibilité d’une forme d’organisation sociale sans état, reposant sur la démocratie directe. Il faut alors resituer historiquement le capitalisme sans retomber dans le déterminisme antérieur. Il lui faut donc repenser la notion de MdP.

« L’erreur fondamentale du modèle des « modes de production » était de définir la « production » seulement comme production des objets matériels. Toute théorie adéquate de la « production » devrait donner une place au moins égale à la production des êtres humains et des relations sociales1 ». Ce changement de perspective peut s’appuyer sur certaines intuitions et remarques de Marx lui-même, il cite un passage éloquent de celui-ci ; « Chez les Anciens, nous ne trouvons jamais de recherche permettant de savoir quelle forme de propriété foncière est la plus productive, crée le plus de richesse. La richesse n’apparaît pas comme le but de la production, quoique Caton sache très bien rechercher quelle manière de cultiver les champs rapporte le plus ou que Brutus sache prêter son argent aux meilleurs taux. Ce qu’on recherche toujours, c’est quel mode de propriété crée les meilleurs citoyens2. »

A partir de ce point de vue, la question comment les hommes « fabriquent-ils » des hommes devient centrale ? Ce qu’il s’agit de « fabriquer » ce sont des citoyens et non pas des consommateurs, soit des acteurs de la vie sociale et politique. La réflexion des anciens liait « forme de propriétés » et citoyenneté. Or, jusqu’à la révolution de 1848 et l’adoption du suffrage universel pour les hommes mâles, le droit de vote était lié au paiement d’un montant d’impôt qui ne permettait, en fait, qu’aux propriétaires de voter, c’est-à-dire d’être citoyen3. Avec le suffrage universel (d’abord seulement les hommes puis également les femmes), la citoyenneté se dissocie en apparence des formes de propriétés. Elle devient, non pas un droit comme on le croit communément, mais une propriété appartenant à chacune et à chacun4. Une phrase de Lamartine rendra plus clair ce point.

En Mars 1848, Lamartine s’exprime ainsi à propos du suffrage universel : “L’élection appartient à tous les citoyens. A partir de cette loi, il n’y a plus de prolétaire en France.5 Voilà une affirmation paradoxale parce que nous savons que la loi du suffrage universel n’a en rien supprimé le prolétariat. Pourtant cette phrase si on essaie de rentrer dans son mystère est très instructive sur la nature de la révolution.

La phrase de Lamartine affirme qu’un nouveau mode d’élection, le suffrage universel, a des conséquences sur le statut social et économiques des personnes. Cela nous surprend car nous savons qu’il ne peut pas en être ainsi. Certes toutes les lois de redistribution ou d’organisation de la solidarité ont des conséquences sur la situation des personnes mais ce ne sont pas des lois portant sur l’organisation du mode de scrutin qui opèrent à un niveau politique. Il faut donc se mettre en quête de ce qu’il peut y avoir, dans la pensée de Lamartine, de commun entre le suffrage universel et le statut de prolétaire. Il semble qu’il faille souligner que dans son esprit le suffrage universel est une « propriété », ce qui appartient à chaque citoyen. En tant que citoyen, je n’ai pas le droit de vote, du moins ce n’est pas ce que dit cette phrase, mais je suis propriétaire de mon suffrage. Or nous savons que Marx définit le prolétaire comme celui qui ne possède que sa force de travail pour l’opposer aux propriétaires des moyens de production. On a d’un côté les possédants, les bourgeois et de l’autre ceux qui ne possèdent rien. Mais nous savons que Lamartine n’est pas marxiste, ni sans doute un grand lecteur de Marx. Il doit vouloir dire autre chose. Il se trouve que le sens premier du mot “prolétaire” n’est pas celui que lui donne Marx mais le sens que ce terme avait dans l’Empire Romain. A cette époque les prolétaires étaient des citoyens romains de la dernière classe car ils ne possédaient rien sauf leurs enfants. Ici, on retrouve une unité entre les hommes, ils sont tous définis par leur propriété, les possédants par la propriété des biens et des moyens de production et les prolétaires par celle de leurs enfants. Dans ce cadre le suffrage universel permet aux prolétaires de devenir propriétaires de leur vote et donc de posséder quelque chose de plus que leurs enfants. Ils ne sont plus des prolétaires au sens traditionnel. Cela ne change pas leur situation sociale et économique mais cela leur permet de devenir égaux aux possédants car eux avaient déjà le droit de vote. Bref, la loi du suffrage universel permet de réaliser l’égalité politique des hommes. Les ex-prolétaires s’égalisent avec les propriétaires. Ils peuvent agir librement dans leurs rapports à l’État. L’affirmation de Lamartine possède un sens au niveau politique mais elle laisse de côté la question sociale. Pour lui, le suffrage universel est donc révolutionnaire puisqu’il a changé le corps politique mais rien n’a changé au niveau économique. Le suffrage universel a crée des citoyens en leur accordant une nouvelle propriété celle du vote.

Si le MdP doit produire des êtres humains alors l’éducation devient centrale. Aristote faisait déjà remarquer que toute polis doit « produire » des citoyens en accord avec ses institutions. Une démocratie doit créer des démocrates, une aristocratie doit créer des aristocrates, et ansi de suite. La question de savoir ce que « produit » comme êtres humains notre société se pose alors avec acuité.

Produisons nous des consommateurs, des travailleurs, des chômeurs, des citoyens, etc. La réponse a cette question n’est pas évidente. Notre MdP dit capitaliste ne produit que très peu de capitatistes. Lors d’Occupy wall street le slogan « nous sommes les 90% » indiquait parfaitement que le capitalisme ne crée pas que des capitalistes! Il crée aussi et en grand nombre, des non-capitalistes!! Pour prendre en compte ce fait massif, le MdP doit donc comme l’indique David Graeber, suivant une intuition de Marx, se comprendre comme « fabriquant » des êtres humains. L’espoir d’un dépassement du capitalisme devient donc visible, la tâche pour ce dépassement devient donc pensable. Il faut donc articuler de nouvelles formes de propriétés sociales pour créer une nouvelle citoyenneté. La démocratie directe que nous voulons ne peut pas être seulement une nouvelle forme politique, elle doit aussi créer de nouvelles façons de concevoir la propriété. Au coeur de l’ensemble de ses transformations se tient la nécessité d’investir de nouveaux centres d’intérêt, non plus le plaisir de l’accumulation et de la consommation, mais celui du faire ensemble, pour avoir une société humaine pleinement vivable.

Gap, novembre 2014

1Ibidem, p. 223.

2Ibidem. p. 224. Le texte de Marx se trouve dans Sur les sociétés précapitalistes,(1858), Editions sociales, Paris, 1970, p.196.

3En fait, la théorie était double. Lors de la révolution française, les projets de constitution donne le droit de vote aux hommes mâles. Mais lors de la Restauration et la monarchie de Juillet, on revient à une citoyenneté censitaire.

4Ce point soulève un autre problème que l’on ne peut traiter : Pour que le suffrage universel soit une propriété de tous un chacune ou chacun, encore faut-il qu’ils « appartiennent » à une même nation. La question du nationalisme se tient ainsi derrière la question de l’accès à la citoyenneté.

5 Lamartine, in Bulletin de la République, du 19 mars 1848. Cité in Robert Castel, les métamorphoses de la question sociale, Fayard, Paris, 1995, p.270.

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