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Nos vies valent plus que leurs chemises, par Clémentine Autain

L’intensité de l’indignation médiatique et politique suscitée par les incidents à Air France contraste avec l’indifférence dans laquelle est laissée la violence sociale des suppressions d’emplois dont il était question.

C’est l’histoire d’un monde qui marche à l’envers. Les images des dirigeants d’Air France bousculés physiquement par des salariés en colère ont suscité un choc international, un concert d’indignations. Il est vrai qu’imposer un quatrième plan de licenciements aux salariés d’une entreprise qui a déjà perdu 9.000 emplois depuis 2012, c’est particulièrement violent. Il n’y a pas de doute qu’annoncer dans la presse le chiffre de suppression de postes prévue avant d’en informer les salariés, c’est profondément méprisant.

Mais la violence et l’humiliation suprêmes, les grands médias et la « classe politique » l’ont vue ailleurs. S’en prendre aux chemises des patrons, exprimer avec colère et sans ménagement sa révolte alors que leurs vies sont en jeu, voilà ce qui constitue l’agression la plus intolérable à leurs yeux. Là se situerait la violence véritable, ultime, inacceptable.

Le Parisien a titré sans ambages : « Injustifiable ». Le « lynchage » des deux dirigeants d’Air France a fait couler les larmes de la majorité des éditorialistes quand les chaînes d’info relayaient en boucle le récit de ces agressions présentées comme inouïes, parfois même qualifiées de criminelles. À peine sorti de l’avion de retour du Japon, Manuel Valls s’est précipité au chevet des dirigeants d’Air France pour leur apporter tout son soutien, promettant la fermeté face à « l’œuvre des voyous ». Nicolas Sarkozy a dénoncé la « chienlit », comme si régnait en France aujourd’hui un parfum de Mai 68. Quant à François Hollande, il s’est d’abord inquiété des conséquences sur « l’image, l’attractivité » du pays.

Deux poids, deux mesures

Les mots de soutien ou d’inquiétude pour les salariés promis à un vaste plan de licenciements secs sont restés introuvables dans la bouche de tous ces « responsables ». Comme si la violence sociale n’était pas une violence mais une norme acceptable, et de ce fait invisible. Comme si la suppression de 2.900 postes d’ici 2017 – 1.700 emplois au sol, 900 chez les hôtesses et 300 parmi pilotes – dans une grande entreprise française, dont l’État possède 17% du capital, n’était pas un sujet majeur d’inquiétude, de préoccupation, de révolte. Comme si le chômage de masse ne constituait pas une agression à la dignité humaine. Comme si les dirigeants d’Air France n’avaient pas été irresponsables en amenant l’entreprise à ce point de chaos. Comme si les gouvernements, incapables de lutter contre le chômage et de mener une politique industrielle digne de ce nom, ne portaient pas leur part de responsabilité dans cette situation. Comme si le patron d’Air France n’avait pas vu son salaire récemment augmenté de 70% et le comité de direction fait voter 150 millions d’euros pour garantir leur retraite chapeau.

Le deux poids, deux mesures dans ce regard convergent des classes dominantes donne la nausée. Il n’est pas question ici de promouvoir les méthodes de violence physique dans les conflits sociaux, mais de comprendre la peur qui tient aux tripes dans notre société précarisée, la réalité des vies détruites par des choix patronaux et gouvernementaux aux ordres de la finance qui peut amener à des gestes de colère.

Le chômage paupérise la population. Il met en péril des familles entières, des territoires. La triste histoire de France Telecom nous rappelle que l’angoisse des licenciements, la terreur au travail peut conduire au suicide. La violence sociale est aussi physique. Mais cette violence-là suscite une forme de cécité parmi les hauts dirigeants. Devant cette expression ouverte de la conflictualité sociale, ils se sont mis d’un coup à avoir peur pour leur chemise.

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