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Les ambitions d’une démocratie véritable, par Roland Gori

Mercredi, 18 Novembre, 2015
Après les attentats de Paris et Saint-Denis, une tribune de Roland Gori Psychanalyste clinicien, animateur de l’Appel des appels

Je me suis réveillé ce samedi matin avec un goût de cendres dans la bouche. Avec une violente colère aussi. Oui, je suis triste, meurtri, indigné et en colère. Je suis affecté par la haine qui a atteint en priorité notre jeunesse. Nous ne pouvons qu’être contaminés par la haine aveugle et sourde à toute humanité des assassins qui se sont lâchement acharnés sur des êtres sans défense, vulnérables, démunis, sidérés. Quelle que puisse être sa monstruosité moderne, la « guerre », comme l’on nomme aujourd’hui de tels massacres, me semblait, jusqu’à hier, avoir un autre visage, obéir à d’autres règles. Mais il est vrai qu’aujourd’hui les industries de mort tendent toujours davantage à transformer les conflits en meurtres génocidaires des populations civiles, en crimes contre l’humanité.

Nous pensions notre « vieille Europe » à l’abri de ces entreprises de déshumanisation, nous nous pensions à l’abri du sauvage triomphe de la brutalité, de l’intolérance et des persécutions. Nous venons d’être les témoins médusés, endoloris et révoltés d’une inimaginable rechute de notre humanité dans un état de barbarie qu’on croyait depuis longtemps oublié en Europe, avec son dogme antihumaniste consciemment érigé en programme d’actions criminelles. On aura reconnu, à quelques mots près, les propos de Stefan Zweig dénonçant « cette plaie des plaies » des fascismes. Alors, oui je revendique ces sentiments d’immense tristesse et de vive colère face à ces nouveaux fascismes qui, à l’instar des fascistes espagnols de 1936, célèbrent la mort au nom de Dieu.

À cette volonté du néant des néofascismes qui émerge du chaos d’un monde en décomposition, nous devons opposer la force des idées. Le néolibéralisme a fabriqué ses propres monstres en écrasant l’humain au profit d’une politique des choses. Ces forces sorties des ténèbres ne se sont imposées avec autant de violence et de « viralité » culturelle que parce que nous avons laissé les fondés de pouvoir de la finance internationale détruire les équilibres fragiles de sociétés et de cultures auxquelles nous avons cru pouvoir, abusivement, greffer les règles formelles des démocraties libérales. Non seulement ces sociétés ne les ont pas adoptées, mais plus encore cette greffe a mobilisé toutes les forces du rejet de ce « faux universalisme », comme l’écrivait Bourdieu dès les premiers symptômes apparus il y a plus de vingt ans.

Nous risquons à nouveau d’être en retard d’une « guerre » si nous ne prenons pas la mesure de ce qui nous arrive. Face à ces nouveaux fascismes, nous devons mobiliser cette « Armée nouvelle » que Jaurès appelait de ses vœux. La force morale, indispensable à toute mobilisation militaire, suppose en préalable, écrivait-il, « les nécessaires restitutions du droit par la démocratie et la paix ». Plaçons des portiques de sécurité, traquons les caches des armes, pistons les réseaux sociaux, engrangeons des renseignements et neutralisons les éléments radicaux, mais toutes ces solutions techniques finiront par échouer si nous ne parvenions pas à retrouver la confiance et les ambitions d’une démocratie véritable. C’est-à-dire une démocratie qui ne se contente pas des règles formelles, favorables au commerce, à l’individualisme et à l’hédonisme de masse, mais une démocratie qui se revendique de la force des idées. Radicalement. Des idées mises en acte dans des pratiques politiques, culturelles, sociales, éducatives, de justice et de soin. Des idées et des pratiques aux antipodes de cette humiliation collective que partagent aujourd’hui les victimes et leurs bourreaux, dans une société où la valeur est réduite au prix, où la cupidité gouverne au mépris des idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. À ceux qui fondent leur « fraternité » sur la soumission, le meurtre et le suicide, opposons une fraternité raisonnable fondée sur l’amour de la vie, le goût de la parole et de la culture, la passion de l’égalité, le partage sensible des expériences, le respect soigneux du féminin et de l’enfance, valeurs qui ont présidé à l’invention démocratique.

Oui, nous devons revendiquer les ambitions de la démocratie, de la vraie démocratie, celle des citoyens. Il faut prendre toute la mesure de ces propos de Camus, aux lendemains d’autres terreurs fascistes : « Dans les temps déchirés ou chaotiques que nous vivons, l’idée qu’on va réparer tant de maux dus à l’argent par une politique de confiance à l’égard de l’argent est une idée puérile ou malheureuse. » À la conception mesquine et dangereuse d’une valeur réduite à la finance, au crédit et à la dette, nous devons, tous, j’ai bien dit tous, préférer cette liberté dont nous avions pris l’habitude, sans toujours nous rendre compte que nous avions à la défendre comme un bien sacré.

Faute de quoi, dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification. »

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