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Un mardi soir sous très haute tension par Leo Artaud

Ligne THT dans les Hautes-Alpes 

Les opposants à la ligne THT, habitant la vallée de l’Argentière-la-Bessée pour la plupart, ne se résignent pas à l’idée qu’ils devront détourner le regard pour ne pas être « écrasés » par les très imposants pylônes électriques que veut implanter la RTE (Réseau de transport d’électricité-Filiale d’EDF). Ils pointent également les dommages irréversibles que causera le chantier sur une longue parcelle forestière.

L’impact économique paraît, au vu du projet, d’une logique frappée du non-sens. A ce jour RTE n’a pas démontré la nécessité absolue d’un besoin en énergie locale autrement que par des prospectives  relevant de la fiction ou du fantasme d’une industrialisation massive de la vallée.

L’impact négatif sur le tourisme, économie autrement plus concrète et réelle au carrefour du parc des Écrins et du Queyras, sera quant à lui très important en terme de fréquentation et donc d’emploi. Il est en effet peu probable que les amoureux de la montagne viennent de loin pour admirer des pylônes électriques. De là à penser que cette ligne est faite pour transporter de l’énergie afin de la revendre à des opérateurs privés en Italie… Il n’y a qu’un pas, finalement, plus cohérent avec la démesure du projet.

Des parents, des élus, des amoureux de la montagne, des travailleurs locaux, des jeunes haut-alpins se sont constitués en associations et collectifs. Depuis des mois ces derniers essayent d’imposer le droit par des recours juridiques, contre le droit au profit à tout prix des compagnies d’intérêts privés soutenues sans complexe par la CCI et l’UPE (Union pour l’entreprise-Filiale du MEDEF). Qu’en est-il dans ce contexte des 98% d’avis négatifs exprimés par la population lors de l’enquête publique. Le Premier ministre Manuel Valls, sans s’encombrer de précautions et avec la douceur démocratique qui le caractérise, a donné son feu vert pour l’implantation des pylônes de 20 mètres de haut sans même attendre les permis de construire.

Les opposants à la ligne THT se sont donc retrouvés le 29 mars dernier à Saint-Crépin aux alentours de 8 heures, là où le siège du chantier a été installé. Deux hangars et quelques bureaux de cadres et de techniciens ont été montés en face de chalets d’habitations, qui étrangement n’apparaissaient pas sur les plans du cadastre de la demande de permis de construire initiale. Un recours des habitants a permis de faire annuler ce permis. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls plans, dans cette affaire, où les maisons disparaissent… Malédiction locale? Magie noire? Vaudou? Qui sait… Signalons cependant qu’elles ne disparaissent pas sur les feuilles d’impôts locaux de leurs habitants.

12321703_10201448509891909_6492744944239628826_nLes locaux de la RTE, à l’arrivée des opposants, étaient ouverts à tout vent et un employé était sur place. Le contact fut courtois et tout le monde est ressorti pour occuper les alentours du site. Une dizaine de manifestants est montée sur le toit, accessible par un escalier extérieur. La gendarmerie est alors rapidement arrivée sur place.

La force publique c’est comme le cholestérol. Il y en a une qui garantit l’ordre et la sécurité des citoyens et, visiblement depuis quelques mois, une qui s’attache plutôt à garantir que ces mêmes citoyens n’entravent pas la bonne marche des affaires en remettant en cause la loi du marché. Ce mardi là à Saint-Crépin, il n’y a aucun doute que c’est bien la première catégorie qui prit contact avec les manifestants. L’ambiance, vidéos à l’appui, était bon enfant même si quelques contrôles et interpellations eurent lieu pendant la journée mais sans conséquence ; le fait le plus grave retenu par les militaires fut sanctionné par une amende de 68 euros infligée à un opposant qui fit pipi depuis le toit ! Ah ces « zadistes » !

Puis arrivèrent cinq gendarmes du P.S.I.G (Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie)) d’Embrun pour prendre la relève du soir. Alors que leur collègue était descendu du toit en laissant les manifestants à leurs joyeuses chansons de circonstance, quatre des nouveaux gendarmes y montèrent, un restant en faction en bas sous le seul éclairage des phares de leur véhicule. Deux vigiles maîtres-chien étaient également sur place.

Sur ce toit seulement entouré de garde-corps tenus par des contre-poids, les opposant décidèrent de tendre une corde pour acheminer des duvets et des vivres pour la nuit, l’accès à l’escalier étant bloqué par les forces de l’ordre. Tous les autres manifestants restés au sol étaient tenus à bonne distance derrière les grilles qui entourent les locaux. Il fallut deux heures pour réussir à tendre une tyrolienne de fortune alors que l’obscurité gagnait le site.

Pour une raison encore indéterminée, c’est lorsque la nuit fut totale que les 5 gendarmes du PSIG décidèrent de couper manu-militari la tyrolienne. Le chef du groupe criait qu’il avait un couteau et les 4 gendarmes montés sur le toit se ruèrent violemment sur les opposants en leur  infligeant des coups, hurlant tel les héros des téléfictions de Carole Rousseau.

D’un coup,  d’une minute à l’autre, sans que rien ne le laisse présager, le groupement de gendarmerie d’Embrun installait un climat de panique sur le toit précaire et sans éclairage.

Une des manifestantes que nous appellerons « Camille », entre les aboiements des chiens des vigiles et les menaces verbales et physiques du PSIG, prit peur et décida de quitter le toit coûte que coûte. L’accès à l’escalier étant bloqué, elle descendit en désescaladant la face arrière de 9 mètres de haut du bâtiment, et tomba, dans la panique. De là elle rejoignit le parking où son véhicule était garé en rampant avec difficulté, encore inconsciente de ses blessures. Incapable de conduire, elle réussit à trouver quelqu’un qui la transporta aux urgences de l’Hôpital d’Embrun.

Sur le site, c’était un climat de confusion qui régnait. Une scène surréaliste qui aurait pu être filmée… Si les caméras portables des gendarmes n’avaient pas été inadaptées à la nuit noire. Quel dommage, c’est Carole Rousseau qui va être triste ! Même s’il est peu probable que la hiérarchie du Colonel Villalonga de la gendarmerie d’Embrun ait autorisé sa diffusion, tant l’opération menée semble l’avoir été en dehors des règles du bon sens.

Le PSIG cependant déclare tout ignorer de l’accident de « Camille », et n’avoir répondu qu’à des jets de projectiles et au fait qu’un manifestant aurait touché l’arme de service d’un des militaires. C’est un fait avéré que l’accident de « Camille » fut ignoré des opposants comme des forces de l’ordre, et qu’aucun secours ne fut appelé sur place, « Camille » ayant rallié les urgences avec l’aide d’un ami. La gendarmerie prétend que cet accident n’est pas lié aux opérations qu’elle a menées sur le toit. Pourtant des questions restent en suspens:

Qui a ordonné l’opération cisaillement de la tyrolienne dans des conditions d’insécurité extrêmes?

Quelle urgence vitale y avait-il à faire prendre autant de risques sur ce toit précaire, uniquement pour empêcher l’acheminement de quelques duvets et de quelques paquets de sucreries et pommes-chips?

Quelle impérative nécessité y avait-il à mettre autant de violence dans cette opération face à des manifestants qui n’avaient même pas songé à occuper ou “saccager”  les locaux pourtant ouverts, préférant rester symboliquement à l’extérieur et sur ce toit?

Et enfin la question la plus troublante : pourquoi « Camille » n’a t-elle pas tout simplement emprunté l’escalier si sa situation était aussi indépendante de l’opération que le prétend la gendarmerie…?

« Camille » est maintenant hors de danger, mais gardera en plus du choc et de la peur, deux vis dans les vertèbres et de longs mois de rééducation. Cette habitante de la vallée voulait juste manifester pacifiquement son désarroi, face à la démesure d’un projet de destruction du patrimoine naturel commun.

On ne peut s’empêcher de voir l’ombre de Sivens dans cette affaire : la crainte des autorités de voir une occupation à long terme empêchant la bonne conduite des travaux, la posture de déresponsabilisation immédiate de la gendarmerie comme ce fut le cas avec la mort de Rémi Fraisse. Reste à savoir si l’opération menée par le PSIG cette nuit là était une initiative individuelle du chef de groupe, ou bien si l’ordre était donné de tout faire, quels que soient les risques, pour empêcher les opposants d’occuper la place.

Affaire à suivre…

Leo Artaud

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