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Les blocages sont dans nos têtes, La chronique Philo de Jean-Paul Leroux

Dans le dernier numéro du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon présente, à partir une critique de l’action de la social-démocratie, une contre proposition institutionnelle à la Constitution de la Ve République. Cette présentation se veut d’ailleurs radicale puisque son article commence ainsi : C’est bien l’esprit de Lampedusa1 qui plane sur l’époque : tout changer pour que rien ne change. Tout changer est un beau mot d’ordre mais est-il possible de tout changer ? Il ne semble pas. Même les révolutions les plus amples emportent avec elles bien des aspects essentiels de la période avec laquelle elles veulent rompre. Leurs projets les plus audacieux ne parviennent que malaisément à se réaliser de façon très partielle. L’ancien demeure inscrit dans le nouveau de façon indélébile. Ainsi le christianisme a survécu à 1791, à la séparation de l’Église et de l’État, aux lois sur la laïcité ; les femmes ne sont toujours pas réellement égales aux hommes, et ainsi de suite.

A l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui pensent qu’il est nécessaire de changer de façon « importante » notre société qui dysfonctionne, mais sur quelles finalités baser ce bouleversement ? Voilà ce qu’il est plus difficile de penser. Prenons l’exemple de nos institutions. Les mots d’ordre de « 6ème République », d’une nouvelle constituante pour élaborer une nouvelle constitution, de « République sociale », etc.. sont promus par de nombreux courants. Ils prennent en compte, bien entendu, la crise institutionnelle que traverse notre pays qu’il n’est plus besoin de décrire tant elle fait consensus : l’abstention massive, le rejet des partis politiques, l’oligarchie des élus menant la même politique qu’elle soit de droite ou de gauche, etc.. La critique, avec des nuances propres à chacun, semble acquise. Les questions sont alors : que faire ? Que mettre à la place de nos institutions ? Comment parvenir à imposer ces changements ? Un simple changement de numéro : de la 5ème République à la 6ème, d’adjectif : de République « bourgeoise » à République « sociale », etc.. suffira-t-il à réaliser le changement attendu si le signifiant « République » ne change pas ?

Le mot vient, comme l’on sait, du latin res publica qui signifie la chose publique et les institutions pour gérer ce qui est commun à tous. Mais l’origine étymologique du mot ne nous donne pas son sens actuel. Chez les romains, il désignait l’ensemble de leurs institutions différentes de la démocratie athénienne. Il ne leur viendrait pas à l’esprit de soutenir que leur République était une Démocratie. Pour nous, l’assimilation de la république à la démocratie semble naturelle et ceux qui réclament une 6ème République ou une République sociale pensent avant tout à un régime vraiment« démocratique ».

Or, Le régime républicain qui guide les révolutionnaire français en 1789 n’est pas celui des romains mais celui de la nouvelle constitution américaine de 1787. Elle proclame solennellement  la naissance de la République des États Unis d’Amérique. Il existe un document exceptionnel de présentation et de défense de cette constitution, c’est le recueil d’articles paru en 1787 dans l’Independent Journal de New York et publié sous le nom de : The Fédéralist Papers. L’ensemble de ces articles étaient signés du nom de Publius, pseudonyme de trois des artisans de la nouvelle constitution : James Madison, Alexander Hamilton et John Jay. Dans le numéro 14 des féderalist papers, Madison, à propos de la distinction entre démocratie et république, écrit : « la véritable distinction entre ces formes a été précisée dans une occasion antérieure. En démocratie le peuple s’assemble et se gouverne lui-même. Dans une république il s’assemble et gouverne par ses représentants et ses agents.2 » De la démocratie à la république on passe de la démocratie directe à la représentation. La différence essentielle entre une démocratie et une république se nomme représentation. Nous avons là deux systèmes politiques différents voire antagoniques. Le premier donne directement le pouvoir au grand nombre, au peuple, le second donne le pouvoir à une élite.

Un des problèmes qu’affrontent les révolutionnaires américains est de construire un système politique qui ne permette pas à une majorité de violer les droits de la minorité. Pour cela, il leur faut des garanties. Il se trouve que la représentation est l’une de ces garanties3. En effet, le représentant une fois élu s’éloigne de sa circonscription, il échappe aux passions populaires, il se situe au-dessus de ses concitoyens pour considérer les problèmes non plus du point de vue de l’électeur de base, qu’il ait voté pour lui ou pas, mais d’un point de vue plus large, celui des intérêts de la république. L’élection a pour but, non pas de reproduire « l’honnête médiocrité 4» du corps électoral, mais de dégager une élite. Elle crée un fossé entre électeurs et élus. L’élu doit avoir des vertus qui le hissent au dessus du commun des mortels parce qu’il appartient à une aristocratie naturelle. L’élection n’a qu’un seul but, produire une élite de législateurs vertueux selon le vocabulaire des Pères Fondateurs. En d’autres termes, la représentation a pour fonction principale d’ériger une “oligarchie” séparée du peuple par l’élection même. Cela est pensé et voulu par les rédacteurs de la constitution américaine. On a ainsi une division sociale du travail politique. Le signifiant « république » emporte avec lui ses significations aristocratiques, ce qui signifie a contrario que le grand nombre, le peuple n’est pas capable de se diriger, il lui faut des tuteurs. Le régime républicain n’est un régime d’émancipation que par rapport à la féodalité et à l’aristocratie au sens classique. Elle n’est nullement un régime émancipateur pour l’immense majorité qui se trouve exclue de tout pouvoir politique entre deux élections.

Changer le régime de la 5ème République si cela consiste à rester en république au sens classique de système représentatif ne sera pas du tout un changement de fond, tout au plus un replâtrage. Le blocage, dans ce cas, n’est pas dans l’analyse de la situation mais dans les propositions de changement de république. Il faut d’abord changer nos idées ; le blocage est dans nos têtes. Ce que nous voulons, en fait, c’est passer de la république à la démocratie. Nous ne voulons pas vraiment une 6ème République, nous voulons sûrement une première démocratie.

Jean-Paul Leroux

1Dans le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard (1958), un personnage d’extraction noble, confronté à un mouvement révolutionnaire, expose sa stratégie pour préserver les privilèges de sa classe : « Tout changer pour que rien ne change. »

2The Fédéralist papers, Penguin books, England, 1987, p. 141. La traduction est de moi.

3 Le second consiste dans l’équilibre entre les pouvoirs. Ils reprennent sur ce point les analyses déjà classiques de Montesquieu.

4 Denis Lacorne, L’invention de la République américaine, Pluriel, Paris, 1991, p.130.

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2 Comments on Les blocages sont dans nos têtes, La chronique Philo de Jean-Paul Leroux

  1. Merci Jean-Paul pour ces éclairages. Je trouve l’analyse pertinente et instructive.

  2. Jean Paul Leroux // avril 24, 2016 à 6:49 // Réponse

    Merci, Etienne.
    JPL

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