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« Le bruit qui court sur les choses advenues »

D’où viennent et où vont les médias locaux une enquête de Leo artaud

« Le bruit qui court sur les choses advenues » fut l’exergue du premier journal périodique créé par Théophraste RENAUDOT, à la demande du Cardinal Richelieu, en 1631. Les choses advenues… Mais pas n’importe lesquelles. Tirée à 800 exemplaires, la Gazette de Renaudot est avant tout un moyen de propagande politique pour la cour royale de Louis XIII : c’est le premier journal… d’opinion. Le Roi lui-même s’amusera à y publier quelques articles. Cependant Théophraste ne fait pas dans la frasque et aura la riche idée d’inclure des annonces d’emplois et de services dès l’origine de parution. C’est à partir de 1633 que la Gazette deviendra le premier journal imprimé régional ; Lyon, Aix-en-Provence et Bordeaux se verront attribuées des éditions locales.

Les esprits chagrin s’indigneront, je le sais, je les entends avant que de les avoir écoutés, dire haut et fort : « non de non ! C’est Epstein qui le premier tira… un journal ». Il y a débat c’est vrai, car de la concurrence entre « La Gazette » de Renaudot et « Les Nouvelles ordinaires de divers endroits » publiées par Epstein, naîtra la première loi de restriction de la liberté de la presse, édictée par Mazarin. Autrement dit, la Cour s’arrangea pour étouffer toute voix qu’elle ne contrôlait pas. Il fut donc interdit de tenir « ordinairement des assemblées où ils rapportent comme dans un bureau tout ce qu’ils apprennent » et de composer, écrire à la main ou copier « des nouvelles à leur fantaisie ».

GazettedeFrance C’est triste les esprits qui ont du chagrin… Alors que nous avions là les prémices de ce que deviendra le champ éditorial de la presse locale aujourd’hui. L’une où l’info est bien canalisée par le corps institutionnel ou les pouvoirs dominants et l’autre, Alp’ternatives en est, comme le Canard des alpages, des médias indépendants qui s’attachent à prendre l’info à la source… vive ! Une presse d’opinion, quoi qu’on en pense, qu’elle soit partisane, citoyenne ou anticonformiste, qui forge une notion d’objectivité journalistique aux contours parfois flous. Les faits sont les faits pour le rédacteur, mais les faits sont têtus et la ligne éditoriale marque l’angle de vue sous lequel ils sont relatés. Vint la révolution, et à partir de 1791 l’édition journalistique va devenir un véritable enjeu politique :  » Le Courrier de Provence  » de Mirabeau prend le parti de relayer tous les débats de l’assemblée constituante, en passant par le cher « Ami du peuple » de l’inénarrable Marat, jusqu’à « La feuille villageoise » créée par le philosophe  Joseph-Antoine Cerutti, (et qui fut) certainement le premier à s’adresser à la population paysanne  peu instruite des provinces :

« C’est pour vous que nous écrivons, paisibles habitants des campagnes, disait Cerutti en exposant aux villageois ses vues générales : il est temps que l’instruction parvienne jusqu’à vous. Ci-devant elle était renfermée dans les villes, où de bons livres ont insensiblement éclairé les esprits et préparé la Révolution, dont vous avez recueilli les premiers fruits… »

« Nous avons vu le temps où l’on n’avait pas honte d’assurer que l’ignorance devait être votre partage : c’est que l’ignorance de ceux qui sont gouvernés semble faire la sûreté de ceux qui gouvernent : c’est que des puissants qui abusent craignent toujours d’être observés. Ce temps d’obscurité n’est plus. Un nouveau gouvernement va succéder à celui qui, d’abus en abus, avait accumulé les maux sur tous les rangs et toutes les conditions. Il se soutenait par les préjugés qui entretiennent l’ignorance, ou par l’autorité qui impose silence aux réclamations et aux plaintes. Celui auquel vous allez être soumis ne peut se soutenir que par les lumières ; il se fortifie par l’instruction ; il se nourrit, dans chacune de ses parties, par l’émulation et par les connaissances que chacun y apporte ; il se remonte par la surveillance de tous ceux qui l’étudient et qui l’observent : il périrait, s’il n’était éclairé. »

Le « paradoxe » haut-alpin

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« Le Courrier des Alpes » très… disons… à droite catho toute(!), journal de la Maison de Savoie et des pays de Sardes, est l’ancêtre d’ »Alpes et Midi « . Créé en 1849, il participera à entretenir une forte influence de l’église, mais également) avec la mutation républicaine, d’une certaine bourgeoisie, qui encore aujourd’hui se retrouve  aux « belles places »  des corps institutionnels dans le département. Il faut cependant se garder de la caricature. Fort d’un tirage de 12 000 exemplaires dans les Alpes du sud, « Alpes et Midi » est devenu « un journal d’imprimeur » sans péjoration ; il illustre bien un aspect très « bon père de famille », plus posé que désuet de la paysannerie et l’entrepreneuriat moyen des Alpes du sud. Conservateur, diront certains,  mais d’un conservatisme plus patrimonial qu’idéologique. Bien évidemment entre « Alpes et Midi » et « Alp’ternatives », il y a plusieurs mondes d’écart(Ouf !). Pour autant ces mondes aussi éloignés qu’ils soient, sont sans aucun doute la thèse et l’antithèse de ce qui constitue la synthèse de notre territoire (et c’est pô le philosophe Jean-Paul Leroux qui me contredira !). Ces deux journaux créés à un peu plus d’un siècle de distance, sont les marqueurs d’une évolution à la fois sociétale mais également politique, au meilleur sens du terme. Ils reflètent l’évolution de l’information institutionnelle « qui dit le bien, qui dit le mal », vers l’information-expression plus citoyenne que populaire, non comme une opposition frontale mais comme un miroir du territoire. C’est « le paradoxe des Hautes-Alpes » (référence au Paradoxe des Alpes cher aux anthropologues), hérité à la fois de l’influence de la République des escartons marquant un niveau d’instruction très élevé, et dans le même temps, un enclavement géographique propice à un certain conservatisme. Un peu  pépère, un peu révolutionnaire, les pieds sur terre et la tête en l’air ! C’est le charme paradoxal de notre presse locale.

La presse généraliste ou l’info allopathique

Et le Dauphiné fut libéré ! D’abord de son ancêtre « Petit dauphinois » qui, soyons juste… n’était pas très … résistant ! et de « L’allobroge » très… disons… collaborant ! « Le libre journal des hommes libres » fut l’exergue choisi par les 7 résistants fondateurs : Louis Richerot, Fernand Policand, Elie Vernet, Alix Berthet, Roger Guerre, André Philippe et Georges Cazeneuve, pour le premier numéro publié le 7 septembre 1945. Il est le média régional et local le plus lu dans notre département (305 000 exemplaires pour toutes ses éditions). Le Dauphiné n’est plus « Libéré », mais est une référence prestigieuse de l’histoire de la presse contemporaine en France ; c’est également une institution de formation sur le terrain pour les jeunes stagiaires et journalistes. La ligne éditoriale n’est clairement pas de gauche… Mais là encore, gardons-nous des caricatures. De nos jours le manque de concurrence directe et donc de monopole ne facilitent pas forcément le maintien d’un certain équilibre éditorial. Pourtant c’est son histoire qui parle pour ce journal. Même si celui-ci est soumis à la loi du marché et donc des annonceurs, ses journalistes quant à eux « font le métier »! Le contraste est frappant si on le compare à un nouveau média comme DICI. En effet le modèle économique de ce dernier et le choix d’une direction de publication un peu… personnel, le font parfois tomber dans le mauvais écueil de la complaisance envers ses annonceurs alors que c’est le devoir d’informer qui régit la profession. L’aventure est sympathique certes, c’est l’info d’ici mais… vu d’ici et là la perspective ne donne pas tout à fait la même qualité de profondeur de champ. Tout ne se vaut pas en ce bas-monde de la presse locale. Les difficultés économiques, que subissent en premier les correspondants locaux, sont d’intransigeantes conditions d’exercice de cette belle et noble profession d’informer et d’être au plus près des faits, fussent-ils déplaisants aux annonceurs ou actionnaires.  

Journaliste : un sacerdoce !

Pigiste, correspondant, stagiaire ou journaliste « avé la bonneuh carte », le travail du localier est une plongée dans un océan d’ingratitude. Celle du salaire, des revenus à la pige… Celle du peu de reconnaissance publique… Pourtant c’est certainement, avec le grand-reportage, la partie la plus passionnante et difficile du métier. Il est si particulier de ne succomber à aucun avantage de fonction tout en étant là, tout le temps… Au milieu des gens qui sont aussi le voisin que l’on croise tous les jours tout en devant maintenir cette solitude qui permet de garder la distance essentielle pour informer le plus objectivement possible. Dur de ne pas donner son avis ou de voir son rédac’chef détourner le sens d’un article en y collant le titre dont on ne voulait pas. Il faut tellement aimer les gens pour exercer ce métier que c’est un sacerdoce plus qu’une simple profession. Marie Drouet nous explique, bien-sûr qu’il y a les « correspondants des villes » et « correspondants des champs » Les premiers sont spécialistes d’un domaine (sport, culture, économie), les seconds spécialistes d’un secteur géographique. Marie Drouet propose de différencier les clp « utilitaristes-individualistes » et les « missionnaires-messagers ». Les utilitaristes publieraient pour satisfaire une vocation, pour être socialement reconnus et retirer un profit personnel de leur activité. Les missionnaires auraient le souci affirmé de rendre compte de la ou des communautés dont ils sont membres actifs, sans négliger de retirer quelques profits personnels » Mais il n’en reste pas moins que le localier n’est pas celui qui publie. Il ne fait que transcrire avec rigueur , finalement « Le bruit qui court sur les choses advenues ».   

Leo Artaud

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