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Les contradictions de la bonne volonté, par Jean-Paul Leroux.

Remarques sur les textes produits lors de la réunion du Trièves

suite de celles de Saillans et de Voguë.

Les rencontres du Trièves, suite à celles de Saillans et de Vogué1, ont abouti à la rédaction d’une charte-manifeste. Les associations participantes s’y engagent « à favoriser de toutes leurs forces l’avènement de la première démocratie citoyenne en rupture totale avec le fonctionnement des forces politico-financières actuelles. » (voir les différents documents en fin d’article.)

La bonne volonté des associations participantes et de leurs militant.e.s est évidente. Non-violence, solidarité, bienveillance, citoyenneté libre, disparition des rapports de domination, démocratie citoyenne, etc. : leurs valeurs sont positives comme l’image qu’ils veulent donner d’eux/elles mêmes. La question qui se pose est la suivante : cette positivité, volonté de bien faire, est-elle en cohérence avec elle-même et avec la réalité dans les conclusions auxquelles elle les conduit ?

Démocratie citoyenne, rupture totale et non domination.

Quelle est leur conception de la démocratie ? Certes elle est dite « citoyenne » par opposition à celle qui existe actuellement. La démocratie « citoyenne » serait-elle la démocratie directe comme celle qui existait à Athènes ? Sûrement pas puisqu’elle est pensée comme la « première » démocratie citoyenne, s’il s’agissait de la démocratie directe, elle aurait dû se dire la « seconde » démocratie. Comment alors la caractériser ? Un deuxième texte produit lors des rencontres du Trièves peut nous éclairer. Il se nomme « Socle éthique : charte des candidat.e.s .» Il ressort très clairement que la mise en œuvre de leur conception de la démocratie est celle de la démocratie représentative à laquelle s’adjoint un certain nombre d’impératifs : choix citoyens des candidats et non par des partis, non-cumul des mandats, pas deux mandats de même nature successifs, etc. Bref, il s’agit bel et bien de la démocratie représentative actuelle munie d’un certain nombre de garde fous. Le principe même de la représentation n’est pas questionnée. Or cette position entre en contradiction avec leur volonté de « rupture totale » et avec leur volonté de suppression de toute domination. La représentation, faut-il le rappeler, a été instituée pour justement organiser une division du travail politique entre les élus et les électeurs et la subordination (non l’émancipation) des électeurs aux élus. Certes, il est bien indiqué que si l’élu.e n’a plus la confiance de son assemblée locale, « il doit dans ce cas démissionner », mais qu’est-ce qui peut l’obliger, à part sa morale personnelle, s’il pense pour de bonnes raisons que l’assemblée locale a tort et qu’il doit en conséquence rester à son poste ? Rien. On touche ici à un présupposé de leur conception de l’homme, l’homme est doué d’une bonne volonté et celle-ci se manifestera en toute occasion. La complexité du psychisme humain est au-delà de leur pensée, la question du pouvoir est seulement une affaire de confiance. Il y a donc une vision anthropologique de l’humanité qui n’est pas questionnée et qui est un des fondements de leur proposition. Ils ne prennent pas en compte ce qu’ils/elles écrivent : « Nous excluons de faire chemin commun avec des initiatives animées ou initiées par des personnes qui participent ou promeuvent la divulgation d’idées, d’actes ou de stratégies xénophobes, sexistes, racistes ou totalitaires. » Que faire alors de ces initiatives et de ces personnes ? Quelles « stratégies positives » avoir à leur égard à part de ne pas faire chemin commun avec eux ? Comment l’existence même de ces initiatives et de ces personnes questionne leur vision anthropologique ? Il y a là des problèmes d’autant plus qu’ils/elles se donnent comme finalité par rapport à l’individu son « bien-être. » On peut se demander si le bien-être d’un.e xénophobe, d’un.e sexiste, d’un.e raciste, etc.. est de même nature que celui qu’ils/elles visent ? Les auteur.e.s semblent imperméables à ces contradictions.

Individus et collectivité.

Le quatrième choix fondamental qu’ils/elles affirment est le suivant : « Le bien-être de l’individu est l’unité de base de toute expérience collective. » Le terme d’unité est étonnant. Tout se passe comme si dans ce texte l’individu serait la base de la collectivité, comme s’il avait une existence indépendante de la collectivité, nous sommes aux antipodes d’une position structuraliste ou systémique. Le collectif, la société ne peut plus être un niveau d’être indépendant. La sociologie devient inutile. La rupture fondamentale ne visera plus seulement « le fonctionnement destructeur des forces politico-financières » mais également et surtout l’individu. En effet, leur dernier choix fondamental consiste à favoriser « la pratique d’un travail sur soi par le biais de la prise de conscience de nos formatages, de leurs dépassements afin de vivre pleinement la notion de révolution intérieure. » Pour indiquer le changement qu’ils/elles veulent, les trois termes utilisés dans le texte sont, rupture, transformation, révolution. Le premier est en opposition aux forces politico-financière, le second vise « une vraie transformation sociale », le troisième concerne l’individu. Ces trois termes ne sont donc pas équivalents, ils désignent des niveaux de réalité différents, une rupture avec des forces politiques et économiques, la transformation de la société, la révolution de l’individu. Traditionnellement, le terme de révolution vise un bouleversement de la société, de l’économie et du pouvoir. Dans leur cas, il est réservé à la révolution intérieure des individus. L’individu est alors l’essentiel de leur analyse et de leur projet, à la fois l’unité de base, l’origine et la finalité de la société, tout part de lui, tout revient sur lui, ce sont les raisons qui justifient que le terme de révolution lui soit réservé.

La question du programme.

« Nous n’avons pas de programme ; nous avons mieux : notre détermination à l’écrire ensemble. » Voilà une magnifique déclaration de volontarisme ego-centrée, et cela d’autant plus que la phrase suivante affirme : « Nous nous constituons en solutions » ! Nous retrouvons le primat des individus constitués en « nous » en tant qu’ensemble de « je ». Un passage précédent confirme tout cela : « Coopération, partage et transparence seront les mots repères en vue d’actions pour restaurer le domaine social et pour enfin construire une relation humaine digne, ancrée dans la notion de biens communs et de services publics prioritaires. » Le domaine social doit donc être restauré, ce qui signifie qu’il a été instauré (quand ? comment ? où?) et qu’il a été dégradé puisque les relations humaines sont devenues indignes (quand ? pourquoi ? comment ?). La coopération, le partage et la transparence entre les individus sont la condition de restauration du domaine social. Tout cela doit être ancrée dans la notion de biens communs et de services publics prioritaires. Mais alors n’avons-nous pas là un début de programme ?

Ils/elles ont d’ailleurs plus qu’un embryon programmatique. Nous pouvons en énumérer les éléments : citoyenneté libre, démocratie citoyenne, disparition du rapport dominant.e/dominé.e, bien-être des individus, favoriser la pratique d’un travail sur soi, organisation non pyramidale des « archipels » sociaux, biens communs, services publics prioritaires, écologie, système économique fondateur d’un bien-être individuel et collectif. Il y a là des éléments d’un vaste programme. Pourquoi alors affirment-ils/elles que leur programme n’existe pas? N’est-ce pas de la pure rhétorique pour valoriser leur désir d’en écrire un ensemble ? Ou bien pensent-ils/elles que tous ces éléments sont confus et méritent d’être précisés et travaillés pour parvenir à la clarté et à la précision ? Ou bien masquent-ils/elles des désaccords de fond entre eux/elles ? Ou bien s’agit-il d’affirmations contradictoires dont ils/elles ne sont pas conscients : nous n’avons pas de programme mais nous vous en présentons les grandes lignes ?

D’ailleurs les contradictions minent ce texte et pour n’en relever qu’une autre : ils/elles écrivent à la fois : «Le bien-être de l’individu est l’unité de base de toute expérience collective » et quelques lignes plus loin « Nous voulons une société dont le système économique et l’organisation sociale soient le socle fondateur d’un bien-être individuel et collectif » ? L’individu, unité de base d’un côté a besoin d’un socle fondateur de l’autre. L’individu est donc en lui-même en tant qu’unité de base et hors de lui-même en tant qu’il nécessite un socle fondateur, il est à la fois indépendant et totalement aliéné à un autre que lui-même, le système économique.

Peut-on trouver l’origine de cette série de contradictions ? Il semble qu’elle se trouve dérivée d’une contradiction première. Si c’est l’individu qui doit se révolutionner pour faire advenir la rupture totale, l’individu est le tout de la révolution. Mais s’il veut agir politiquement, il va commencer par déléguer sa volonté politique à son représentant, il s’aliène et il va courir après lui pour le contrôler. Il n’est plus rien, le représentant devient le tout de sa personne politique. L’individu devient tout et rien. Au creux des contradictions qui habitent le statut de l’individu se tient caché l’erreur de départ ; penser la démocratie véritable dans ce qui la nie à savoir la démocratie représentative. Ainsi penser dans le cadre de la démocratie représentative conduit leur bonne volonté démocratique dans un nid de contradictions dont ils/elles ne parviennent pas à s’échapper.

A partir de ce point, ils/elles sont dans l’obligation d’ignorer l’histoire de la démocratie, d’ignorer la démocratie directe athénienne, d’ignorer la création de la représentation. Ce double oubli est une nécessité sinon ils/elles sauraient que le concept de démocratie est tout entier dans la démocratie directe, que la représentation n’est pas une démocratie mais la forme républicaine imaginée lors de la lutte de la bourgeoisie anglaise contre la royauté et par les pères de la constitution américaine contre la démocratie directe. Ils/elles sauraient que la représentation est justement faite pour que les représentants s’émancipent de leurs électeurs et que courir après un contrôle des représentants est une béquille pour sauver la représentation et en aucun cas la création d’une soit disant « première démocratie citoyenne ». L’oubli de l’histoire, l’annulation de toute sociologie pensable les met en dehors du réel, c’est-à-dire dans l’ignorance des contradictions réelles du monde dans lequel nous vivons et des luttes indispensables pour parvenir à créer un monde humain digne qu’ils/elles veulent pourtant.

Jean-Paul Leroux

1Les initiatives présentes sont les suivantes ; « 36000 listes participatives en 2020 ; #Mavoix ; Alternatiba ; ANV COP 21 ; assemblée nationale citoyenne, Bourgs en transition, Cercles Podemos de Montpellier, Colibris 67, Conférence Citoyenne2017, Curieuses Démocratie, Ensemble Ici, Génération Futur, GRAM Métropoles Lyon ; IdéA, la CEN, Les affranchis 30, Les audacieux, Les jours heureux-Le Pacte ; Libérons, Nous la Majorité, Parti Pirate, Super Châtaigne ; Synergie(s) Démocratique(s) ; Terre et projets ; WARN.

CR atelier Assemblées localesrèglement intérieurgroupe candidat-elureprésentant-programme (1)Atelier fonctionnement (1) (1)

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