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Le burkini, révélateur des contradictions de l’histoire mondiale

La chronique Philo de Jean-Paul Leroux

Pour comprendre les significations sociales, politiques, religieuses du burkini (ou burqini), ce vêtement relativement nouveau (il a été créé en 2004), il est nécessaire de l’inscrire dans l’histoire mondiale. Certes, l’expression « histoire mondiale » est devenue obsolète depuis la déroute des philosophies de Hegel et de Marx, mais nous la gardons, elle indique une longue durée pour parler comme les historiens des Annales et elle correspond au fait que les événements ont un retentissement mondial, nous sommes à l’ère de la mondialisation. Le burkini a été créé en Australie, il a mis 12 ans pour parvenir en France.

De la « description »1 du burkini (ou burqini) aux significations en voie de mondialisation.

Le mot lui-même est la contraction de deux mots, burqa et bikini ou monokini. C’est donc un mot-valise. On remarque immédiatement que les significations de burqa et bikini sont essentiellement opposées. La burqa est le vêtement intégral qui ne laisse visible que les yeux de la femme qui le porte, le bikini est un maillot de bain qui ne cache que les seins et le sexe. D’un côté la disparition du corps, hormis les yeux, de l’autre la manifestation du corps sauf des parties dites « intimes ». D’un côté la forme du corps disparaît, de l’autre elle s’affirme. D’un côté l’air libre n’est pas accessible directement, de l’autre, il est immédiatement là. D’un côté, l’entrave du mouvement, de l’autre la liberté de celui-ci. Le burkini est-il la synthèse de ces deux vêtements ? Sûrement pas, les caractéristiques de l’un et de l’autre sont trop opposées. Le burkini ne cache pas le visage, la respiration est libre. Les formes ne sont pas cachées mais soulignées comme dans les dessins dans lesquels un gros traits délimite la personne. Il est semblable à une combinaison de plongée. Faut-il dire alors que le burkini est du côté du bikini ? Sans doute pas, la combinaison peut être – ou pas – revêtue d’un robe légère, supposée masquer la forme mais en réalité elle ne la cache pas et si le tissus qui la compose est beau, voire très beau comme c’est souvent le cas, il s’agit d’un véritable atour de séduction. Reste que le statut de la peau est la vraie différence entre le burkini et le bikini. Les caresses de l’eau et de la lumière ne sont possibles que dans les Hammams, en dehors de la présence des hommes, dans un espace privé et genré. La disparition de la peau visible renvoie à l’absence de Hammam, elle symbolise la perte d’un mode de vie et de culture. Et comme le burkini a été créé, en Australie, il indique le transport de significations culturelles dans une autre sphère que la sphère d’origine. Il est un objet adaptatif à un autre mode de vie culturelle et à un autre rapport au corps que celui de la culture arabo-musulmane. Plonger le corps féminin arabo-musulman dans le sport et la natation australienne, il ressort en burkini. Il faut savoir que le burkini a été créé par Aheda Zanetti, non pas pour la baignade mais pour que sa nièce puisse jouer convenablement au basket. Ensuite elle a eu l’idée de déposer les marques burkini et burqini pour les commercialiser. Elle en à fait une affaire industrielle et commerciale devenue mondiale. Aheda Zanetti raconte en avoir eu l’idée en 2004 à Sydney en regardant sa nièce jouer au netball (une variante à sept du basket). Selon elle, la jeune fille peinait avec son long hijab (un voile simple sur le haut du corps) et son survêtement. « j’ai fait des recherches et je n’ai pas trouvé de tenues convenables pour les femmes sportives et pudiques » raconte-t-elle au Monde2, d’où l’invention du burkini ou burqini3.

Des significations sportives, pudiques et commerciales aux significations religieuses

Aheda Zanetti parle seulement de motivations sportives et pudiques. L’absence de significations religieuses doit être soulignées. Historiquement le sport n’est ni une création musulmane ni une pratique ancestrale dans le monde arabe. Il est d’importation récente et son développement est lié aux opportunités capitalistiques comme le montre les investissements qatari dans le sport de haut niveau. Cependant le burkini offre des possibilités d’enrichissement commerciales. Aheda Zanetti commercialise son produit par le biais de sa société Ahiida, mais propose aussi des modèles qui ne couvrent pas les cheveux pour les femmes qui voudraient simplement se protéger du soleil2. La marque internationale Burqini, enregistrée le 20 février 2007, est protégée dans l’Union européenne depuis le 3 mars 2008, à Singapour depuis le 7 avril 2008 et en Turquie depuis le 18 novembre 2008 ; la marque Burqini est également enregistrée en Nouvelle-Zélande depuis le 8 janvier 2009 et au Canada depuis le 10 septembre 2010. En 2016, Aheda Zanetti affirme en avoir vendu près de 500 000 en douze ans, avec des ventes en constante hausse. Le burkini est également commercialisé par des magasins sans référence islamique comme Marks et Spencer.

Le burkini est pensé comme un vêtement permettant l’accès des femmes « pudiques » de culture musulmane dans le sport et le bien être des baignades. De ce point de vue sa signification est multiple. S’il permet à des femmes arabo-musulmane de pratiquer des sports nouveaux et de rattraper leur retard, cela ne peut être que positif mais tout va dépendre de la société dans laquelle il va être introduit. Ailleurs, il pourra être perçu comme antiféministe parce que les femmes peuvent se baigner en exposant « leur peau » à l’égal de celle des hommes. Sa signification et sa réception ne peuvent que différer disons en Arabie Saoudite, au Canada et en France. En Arabie Saoudite, la baignade publique est interdite aux femmes qui n’ont pas d’indépendance personnelle, elles dépendent d’un tuteur, toujours d’un homme. Seules les femmes riches qui possèdent une piscine à l’écart des regards extérieurs peuvent se baigner, en général en monokini ou en bikini. La question du burkini ne se pose donc pas encore même si les saoudiennes ont des avis contrastés sur ce maillot. Au Canada, Justin Trudeau, premier ministre défend le droit des femmes de se baigner en burkini. Il s’agit d’une société qui prône le multiculturalisme et est libérale sur le plan des mœurs. Elle a une longue pratique de ce que les canadiens nomment « l’accommodement raisonnable » ce qui ne veut pas dire que cet accommodement soit toujours facile. Le burkini plongé dans des sociétés différentes a des réceptions et des effets qui tiennent non pas à sa nature mais à celles que lui donne la société dans laquelle il est introduit.

Alors que pour sa conceptrice, le burkini n’a pas de connotations religieuses mais seulement sportives et de pudeur, celui-ci a été très rapidement vue comme un vêtement islamique. Pourquoi ? Il remplace le hijab que portait la nièce d’ Aheda Zanetti et ensuite pour le vendre elle l’a présenté comme un vêtement islamique, elle s’ouvrait ainsi des réseaux commerciaux mondialisés. La religion n’est pas en dehors du capitalisme. Cependant le président de l’UOIF4 explique que le burkini ne fait pas parti du culte musulman et qu’il n’en conseille pas la pratique. En effet, le burkini, vêtement très récent ne peut pas avoir été pensé comme spécifiquement musulman par la tradition et encore moins par les textes « sacrés » de l’Islam. En tant que tel, il a la signification que lui donne la personne qui le porte et la société dans laquelle il est portée. En France, il a immédiatement été vu comme un vêtement « islamique » et comme une provocation. Il a été perçu comme un symbole de l’Islam intégriste et le porter comme une prise de position en faveur d’un islam politique. Et les débats qui ont surgit à propos du voile se sont reproduits quasiment à l’identique à propos du burkini. Australie, Arabie Saoudite, Canada, France, un même vêtement, des réactions différentes en fonction de la structure idéologico-politique et de l’histoire des ces pays. Le burkini est ainsi un objet mondialisé tant sur le plan commercial que sur le plan idéologique, politique et religieux. En lui, se réfracte les significations imaginaires sociales les plus diverses voire les plus opposées.

Du burkini plongé dans le temps « long » de la mondialisation

0001-5Un « burkini de 1913 » : une aventure racontée par ma grand-mère.

En 1913, Louise Augé, future Madame Sabathé se baigne dans mer baltique à Doubski avec le maillot « à l’occidentale », mais les russes se baignent nus à cette époque. Ils la voient ainsi « vêtue », ils l’apostrophent, commencent à crier, la menacent avec des bâtons. Pour eux, elle a une maladie (honteuse) si elle est aussi habillée, et elle va contaminer toute l’eau où ils se baignent. Elle doit s’en aller devant la menace…

Que nous apprend cette histoire ? Le peu de différences entre le burkini d’aujourd’hui et le maillot à « l’occidentale » de 1913. Les raisons des russes de refuser que ma grand-mère se baigne ainsi vêtue ne sont pas idéologiques, voire racistes comme en France aujourd’hui, mais « hygiénistes », le résultat est le même, elles sont pourchassées. Les femmes françaises depuis 1913, pour se découvrir et montrer leur peau, ont encore un long chemin à parcourir. Alors le burkini, étape d’une émancipation comme l’a conçu Aheda Zanetti ou recul insupportable de l’émancipation des femmes comme le pensent nos amis féministes ?

Le sens du mouvement créé par le burkini n’est pas donné d’avance. Il dépend des pays, des luttes des femmes pour leur émancipation, d’intérêts commerciaux et économiques, et de l’évolution des religions en général et de la religion musulmane en particulier, des rapports de forces au niveau mondial. Bref, il dépend des luttes et du temps long. Rendez-vous dans 100 ans.

Jean-Paul Leroux

1L’activité de « description », en philosophie est une méthode inventée par Husserl et qui porte le nom de phénoménologie est un courant philosophique créé par Husserl. Elle se propose de penser les différents « objets » à partir de descriptions précises, de leurs variations et des significations qui les accompagnent. Il a ainsi donné des descriptions éblouissantes des différents états de la conscience.

2 Cf. le Monde du 16/08/2016.

3Autre entretien d’Aheda Zanotti dans le Guardian  : « Quand j’ai inventé le burkini au début de l’année 2004, je ne cherchais pas à enlever leur liberté aux femmes, je voulais les libérer. Ma nièce voulait jouer au netball, mais nous avions du mal à lui trouver une équipe parce qu’elle portait un hijab. Ma sœur a dû se battre pour défendre le droit de sa fille à jouer. Elle a demandé: pourquoi empêcher cette fille de jouer uniquement parce qu’elle souhaite être modeste?[« modeste » dans cette traduction à le sens de «pudique » dans l’extrait du Monde.] Une fois qu’elle a finalement été autorisée à joindre l’équipe, nous sommes tous allées la voir jouer pour l’appuyer, et nous avons constaté que sa tenue était complètement inappropriée pour le sport: un polo à manches longues, un pantalon de jogging et son hijab – un ensemble vraiment pas pratique pour le sport. Elle était rouge comme une tomate tellement elle avait chaud! Une fois rentrée à la maison, j’ai commencé à chercher des tenues plus pratiques pour elle, des tenues de sports pour filles musulmanes et je n’ai rien trouvé. Je savais que je ne trouverais rien en Australie. Cela m’a fait réfléchir, quand j’étais à l’école j’ai raté tout les sports parce que j’avais choisi d’être modeste, mais je voulais trouver quelque chose qui permettrait à ma nièce de s’adapter au mode de vie australien et aux vêtements occidentaux, tout en respectant les exigences d’une jeune fille musulmane. »

4L’UOIF, Union des Organisations Islamique de France est une tendance des musulmans de type non libérale et stricte sur le plan religieux.

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1 Comment on Le burkini, révélateur des contradictions de l’histoire mondiale

  1. Françoise Tüscher // septembre 24, 2016 à 5:10 // Réponse

    Un petit complément : le nom « bikini » avait été donné à ce nouveau maillot de bain dans l’enthousiasme en l’honneur des premiers essais atomiques dans les îles du Pacifique du même nom, dont les habitants ont longtemps (et encore aujourd’hui) payé les conséquences sur leur santé.

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