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Des expulsé-e-s, des déplacé-e-s (la chronique Philo de Jean-Paul leroux)

Que signifient ces parcours fous de migrant-e-s qui risquent leur vie sur des routes improbables. Mourir dans le désert, mourir noyé-e-s, après tant d’autres, au fond du cloaque méditerranéen ou d’une cale d’un rafiot, est-ce que cela a un sens ? Pourquoi partir si impérieusement ? La mort était elle assurée dans leur pays ? Le mirage d’une autre vie est-il si puissant que cette promesse emporte tout jusqu’à la mort ?

Peut-on mesurer ces expulsions ? Quelle est l’ampleur de ces déplacements ? La somme des déplacés/expulsés serait en 2016 l’équivalent du montant de la population française. Imaginons la totalité de la population française sur des routes de traverses, sans rien, seulement ne plus être là-bas pour aller  vers un autre là-bas, ne plus être d’ici pour aller vers on ne sait où ? Inimaginable et pourtant c’est la réalité. Et encore ce chiffre n’est-il pas sous estimé, tient-il compte des migrations internes à un pays ? Ainsi aux USA, 10 % de la population, soit plus de 36 millions de personnes (plus de la moitié de la population française!) ont perdu leur maison suite à la crise des subprimes. Mais cela  a été également le cas en Europe. A la fin de 2012, plus de 400 000 personnes avaient perdu leurs biens immobiliers en Espagne, plus de 100 000 en Grande Bretagne, plus de 500 000 en Hongrie, etc.. Si  l’on veut bien considérer que le chômage est une « expulsion » du travail, on constate que la pratique des expulsions avec la création de « migrants » de l’extérieur, de l’intérieur, hors du marché du travail est devenue une réalité mondiale et quotidienne.

Insistons sur cette idée en prenant un autre exemple, celui de l’achat des terres par des puissances étrangères. Cette situation est bien connue en Afrique où la dépossession atteint des « sommets » si on ose dire. Dans certains cas, l’acheteur impose sur le territoire acheté que la législation soit la sienne et pas celle du pays dans lequel se trouve le territoire. La dépossession est totale on a une « expulsion » sur place. La population locale se voit souvent expulsée au profit de travailleurs venant de l’extérieur, eux aussi étant d’ailleurs des migrants.

Une des conséquences de la mondialisation est ainsi un vaste ensemble de mesures qui ont pour résultat l’expulsion de populations au « dehors » de ses conditions habituelles d’existence. N’assisterions-nous pas à la continuation sous des formes inédites de ce que Marx avait repéré comme accumulation primitive du capital ? Marx écrivait : Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie corporative. De l’autre côté, ces affranchis deviennent vendeurs d’eux-mêmes qu’après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d’existence offerte par l’ancien ordre des choses. L’histoire de leur expropriation n’est pas matière à conjecture : elle est inscrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu indélébiles.

Pour bien comprendre cela, il faut prendre le texte de Marx par la fin et remonter vers les conditions politiques et économiques de notre époque. Ainsi ce qui n’est pas matière à conjecture c’est ce qui s’écrit en lettres de sang et de feu. Les lettres de sang et de feu sont, hélas, les innombrables morts des migrations actuelles, des guerres contemporaines, toutes ces personnes expulsées de leur vie. Ces vastes mouvements de population, de dépossession aboutissent à supprimer, comme le dit Marx, les garanties d’existence offertes par l’ancien ordre des choses et dans le nouvel ordre des choses ils deviennent des surnuméraires exploitables sous toutes les formes possibles, esclavage, travailleurs forcés, sans papier, aux papiers confisqués, etc.. Il ne s’agit pas pour le capital d’avoir des salariés mais toutes les formes possibles de travailleurs, y compris, bien sûr, des salariés. L’exploitation s’imbrique en une multitude de strates mondialisées, de l’accumulation dite encore primitive du capital, mais toujours là, aux formes les plus sophistiquées de la financiarisation du capital. Cette situation accroît non seulement la compétition et la division entre travailleurs mais également celles entre capitalistes pour ne rien dire de celle entre travail et capital !

Saskia Sassen illustre bien cela sur l’exemple de la Grèce : Dans sa brutalité simple, la transformation de la Grèce illustre fort bien cela : l’expulsion massive et rapide des classes moyennes, modestes ou pas, de leurs emplois, des services médicaux et sociaux et, de plus en plus, de leurs propres foyers. Le « nettoyage économique » a été tellement effectif qu’en janvier 2013, la Banque centrale européenne a pu annoncer que l’économie grecque était sur la voie de la guérison et l’agence Moody’s pouvait relever la notation de ce pays pour sa dette publique. Ce qui n’a pas été dit, c’est que la guérison reposait sur le fait qu’un tiers de la main-d’œuvre grecque avait été chassé de ses emplois, mais aussi privé des services sociaux élémentaires. La guérison dépendait de décisions qui avaient provoqué une hausse très nette du nombre de personnes souffrant de la faim, du nombre d’enfants abandonnés dans les églises par des parents trop pauvres pour les nourrir et du taux de suicides. Les contradictions entre capital européen et capital grec, entre fonds de pension étrangers et dette grecque aboutissent à l’expulsion massive des travailleurs grecs, à l’expulsion des ports et des aérodromes grecs de la propriété nationale au profit de capitaux mondialisés, en particulier chinois, etc.. Les expulsions sont bien un mode de régulation de l’économie mondialisée qui anéantissent les garanties d’existence offerte par l’ancien ordre des choses (Marx).

Pour échapper à l’ordre des choses actuelles le tunisien Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu déclenchant ce qui allait devenir le « Printemps arabe ». Les peuples de Libye, d’Égypte et de Syrie à la suite de celui de la Tunisie furent les acteurs d’une lutte sans précédent pour sortir des régimes autocratiques et révolutionner leurs institutions. Cet ébranlement d’une partie du monde arabe vient de se conclure par la chute sanglante d’Alep qui symbolise la fin des printemps arabes. Les quartiers martyrisés, soumis à un bombardement « génocidaire », étaient « autogérés » par la population elle-même. Les expulsions des populations se sont transformées en une crise migratoire qui a submergé la Grèce, l’Italie et l’Allemagne et surtout les pays limitrophes, Syrie, Liban, Jordanie, et voilà pourquoi on meurt en Méditerranée !

Les États-Unis et l’Europe ont été incapables d’aider militairement les habitants d’Alep. Constater que des quartiers entiers représentant plus d’un million de personnes puissent s’organiser, faire fonctionner les écoles, les hôpitaux, les universités, les services publics de l’eau et des transports tout en résistant à l’armée de Bachard El Assad sans une présence étatique, était insupportable pour les responsables des pays dit démocratiques. Pour les américains, armer cette population comportait un risque, celui d’armer des terroristes. Derrière cet argument suinte la peur d’un modèle non étatique de gouvernement. Ils ont préféré laisser les russes faire le sale travail. Alep n’est pas Berlin : pas de pont aérien pour Alep. La crise migratoire peut donc continuer.

Nous venons d’entrer dans une nouvelle phase de la mondialisation, celle de l’affrontement de puissances, toutes « impérialistes » et leur coopération pour annihiler tout mouvement porteur d’une révolution démocratique. Notre tâche devient immense et nous sommes très démunis mais si nous savons maintenir le cap d’une révolution démocratique, c’est-à-dire tenir sur notre volonté d’un bouleversement complet des institutions politiques et économiques alors nous maintiendrons ouvert un espoir raisonnable.

Jean Paul Leroux

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