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Essai de bilan pour Ensemble ! de la séquence électorale (2016-mai  2017). par Jean-Paul Leroux

Pour faire un bilan si petit soit-il, il faut dire à partir de quelle conception théorique on le conduit. Les débats actuels dans Ensemble ! sur le déroulement des événements politiques durant la campagne présidentielle et celle des législatives en cours, ont le défaut que l’on ignore à partir de quelle cadre théorique et quelle expérience pratique leurs auteurs parlent. Tout se passe comme si ce cadre allait de soi, qu’il était évident que tous les membres d’Ensemble! aient le même. Alors on s’étonne que tel-les camarades puissent être en désaccord avec ce que d’autres avancent et la polémique surgit, nous n’avons plus affaire à un débat constructif mais à un combat obscur dans un tunnel théorique et pratique dans lequel tous les mauvais mots sont permis ! En réalité, nous sommes loin d’avoir des cadres théoriques et pratiques uniques. Les textes fondateurs produits « ensemble » lors de la préparation de la création du Mouvement pour une Alternative de Gauche Écologique et Sociale (MAGES), soit Ensemble ! n’ont sûrement pas été suffisants pour constituer une base de références communes ou alors un certain nombre d’entre nous les avont oubliés ou laissés de côté comme inadéquat avec la période actuelle. Mais de cela, il n’en a été rien dit ! Tout se passe comme si l’ampleur indéniable du vote en faveur de Mélenchon était pensé comme une étape triomphale, un moment essentiel dans la lutte contre le système capitaliste. D’où le fait que ceux et celles qui ne souscrivent pas ou peu à une telle vision se voient rappelé-e-s en permanence à voir le réel, à écouter l’ampleur de la nouveauté, sont taxé-es d’aveuglement et de surdité, de contre-révolutionnaire, de contre populaire, etc..! Et ceux et celles qui sont parti-e-s vaillamment dans FI se font reprocher de ne pas voir le très ancien dans la nouveauté, que le nouveau mot d’intolérance est « cohérence », et que la signature de la Charte apparaît non comme un acte d’adhésion mais de soumission, de passer du « centralisme démocratique au « centralisme informatique », etc.. Les lignes de démarcation ne sont jamais claires, elles ne peuvent donc pas être analysées, discutées en connaissance de cause, l’incompréhension est générale, l’énervement palpable.

A partir de quel cadre théorique est-il possible de penser la période électorale que nous venons de vivre ? Il faudrait retracer les moments principaux de la constitution de ce cadre mais cela prendrait trop de temps. Pour aller à l’essentiel, l’analyse des situations à partir de la critique du système institutionnel et pas seulement à partir des rapports de force sociaux-économiques est un bon angle d’approche. La sous évaluation permanente de ce point de vue dans l’ensemble des théories politiques est absolument étonnante. Si nous considérons que toutes les révolutions menées d’un point de vue social-économique sans mettre au centre de leur réflexion la question institutionnelle, ont échoué et qu’elles ont abouti à la restauration (en URSS) ou l’instauration (en Chine) de la victoire de la finance, soit du capitalisme dominant dans la période actuelle, il y a là un impensé théorique et politique qui devrait au moins être questionné. Le fondement politique de la domination capitaliste repose dans nos pays européens (au sens culturel) sur la mise en place du système de la « représentation » théorisé par les Pères fondateurs de la République américaines dans la série d’articles connue sous le nom des « Federalists papers ». La montée en puissance du système capitaliste, colonialiste et impérialiste s’est toujours accompagnée de celle de la puissance du système électoral représentatif, d’où il est possible de tirer la leçon suivante : pas de puissance financière internationale sans la « représentation », , . La contradictoire est alors la suivante : pas de lutte contre la puissance de la finance capitaliste, dévastatrice des hommes et de la nature, sans la remise en cause de la « représentation ». Il faut une révolution démocratique en dehors de la représentation. A l’heure actuelle, cette révolution porte différents noms, « autogestion », « démocratie directe », etc.., soit la nécessité pour chaque personne d’être actrice du devenir collectif en étant, partie prenante dans les débats et discussions sur les problèmes politiques, économiques, écologiques, en participant aux prises de décisions, et en agissant selon ces décisions.

La « représentation » est une « aliénation » au sens philosophique du terme, une perte de notre volonté propre au profit d’un autre. Le/la travailleur/travailleuse est aliéné-e parce qu’il/elle donne son temps de travail aux propriétaires des moyens de production, l’électeur/électrice est aliéné-e parce qu’il/elle donne sa volonté aux futur-es élu-es qu’ils/elles soient ou pas sur ses positions politiques. Dans les deux cas, il y a une dépossession de soi, une excentration du sujet politique. La théorie de l’aliénation s’arrête habituellement à l’analyse du système représentatif qui est présenté comme une victoire de la liberté alors même qu’il signifie abdication politique, ma volonté politique est réduite à rien. Le capitalisme est ainsi présenté trop souvent comme un être incohérent : un système d’exploitation économique des travailleurs et un système politique démocratique de liberté. Personne ne se questionne sur la permanence de cette contradiction, et la stabilité des institutions qu’elle a engendrée, l’exemple le plus clair étant celui des États-Unis. La théorie marxiste pense que la contradiction au niveau économique est suffisante pour, en la faisant exploser, engendrer une nouvelle société, et elle laisse de côté l’aliénation politique comme n’étant que super structurelle ! En réalité, le système, d’après cette analyse de la représentation comme aliénation, est foncièrement homogène. Il laisse croire aux « électeurs » et « électrices »qu’ils/elles ont un pouvoir alors que la coupure entre « représentant-e » et « représenté-e » les dépossède. Nous soutenons aussi que l’aliénation économique ne peut se maintenir que moyennant l’aliénation politique de dépossession des volontés particulières. Vouloir une révolution démocratique n’est donc pas une tâche seconde mais essentielle si l’on veut supprimer l’aliénation économique et politique.

A la lumière de cette trop rapide présentation, quelles réflexions avoir sur les séquences politiques que nous venons de vivre ? Sommes-nous, au niveau des élections, dans une séquence de remise en cause institutionnelle ? Toutes les propositions de « réformes » institutionnelles présentées par les différentes forces politiques lors des présidentielles et législatives se maintiennent à l’intérieur de la clôture représentative. Elles cherchent toutes des arrangements, consolidations, refondations du système républicain au sens des Pères de la Révolution américaine. Il n’y a jamais de remise en cause de cette clôture. Et alors le thème d’une 6ème République devient un leurre qui ne peut engendrer que des illusions en laissant croire qu’elle porte en elle même la possibilité de victoire. Il y a plus : le programme de la FI pense rendre le vote obligatoire, il est proposé comme progrès (!) démocratique une aliénation obligatoire !! En se situant dans le cadre des institutions actuelles sans critique fondamentale de son fonctionnement et de son absence de fondement rationnel, la campagne de FI renforce l’illusion, laisse penser qu’il est possible de prendre le pouvoir tel qu’il est et changer fondamentalement la société alors même que les institutions sont là pour perpétuer la domination. Par ailleurs, FI entretient et diffuse des relations descendantes entre les personnes puisqu’il y a des injonctions nationales que doivent accepter les groupes de soutien ou groupes d’appui, ce nom de « groupes de soutien » ou « d’appui» désignant, par lui même, cette verticalité. Il y a, non pas une avancée de la conscience émancipatrice, mais une adhésion profonde à toutes les illusions de la pensée représentative et un éloignement de la nécessité de sortir de cette pensée pour créer des institutions en dehors de cette clôture.

Dans ce cadre, il ne peut y avoir de remise en cause du système financier. Cela est particulièrement visible dans la proposition de relancer l’économie par une injection de 100 milliards d’euros. Nous sommes en plein keynésianisme qui n’est pas une politique anti-capitaliste mais une politique pro-capitaliste développée pour sortir celui-ci de la crise de 1929. Mélenchon la propose pour sortir de la crise de 2007. Certes une politique de relance est sans doute « mieux » à court terme qu’une politique d’austérité mais elle ne résout aucun des problèmes écologiques et d’aliénation au travail puisque le cadre capitaliste est inchangé.

Ainsi, on le voit le système institutionnel n’est pas critiqué et le système capitaliste demeure l’axe des politiques proposées. Tout cela est « cohérent ». Les meilleures intentions du monde ne suffisent pas à « dépasser » l’ordre des choses existant si l’on fait fi de ce qui fait tenir le système, le bétonne comme un tout.

Dans le moment électoral que nous venons de vivre quelles étaient la finalité de l’élection présidentielle outre d’élire un nouveau Président ? On l’a vu, il ne s’agissait en aucune façon de se mettre en position de lutter efficacement sur le plan de la destruction du système capitaliste et d’arrêter le « toujours plus »  de l’accumulation capitaliste destructrice de l’écologie.

Le but poursuivi, sans sortir du cadre institué, était soit une reprise de l’amélioration des conditions de vie pour l’immense majorité des citoyen-nes par la victoire des forces de la gauche de la gauche, soit d’empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir (ou pas) ! Dans le cadre de cette élection ces deux finalités étaient mélangées même si la finalité sociale était prioritaire sur la lutte contre le FN. Lors du premier tour des présidentielles, il s’agissait bien de la victoire des forces de « gauche ». Cette victoire n’a pas eu lieu. La dynamique n’a pas été suffisante et la division a été un facteur déterminant de défaite comme il est « normal » dans le cadre du système électoral en vigueur. Même en insistant sur la remarquable campagne de Mélenchon et de la FI, elle n’a pas été suffisante pour parvenir au 2ème tour. La recherche de la « cohérence » de la campagne de la FI a été le facteur de ce côté qui n’a pas permis aux initiatives d’unité d’aboutir. Le positionnement d’Hamon et les luttes au sein du PS ont été les autres facteurs qui ont empêché cette unité. Nous ne renvoyons pas les acteurs dos à dos, nous constatons que la structure du système électoral du premier tour les invite, pour exister, à se démarquer les uns des autres. Lorsqu’il n’en est pas ainsi, celui qui se rallie perd beaucoup du pouvoir d’influence sur le « 3ème » tour, celui des législatives, comme le montre le cas de l’alliance du Modem avec En marche.

Le deuxième tour des présidentielles vit l’inversion des priorités, la lutte contre le FN devint première bien que la continuation de l’autre finalité demeura importante aux yeux d’un grand nombre de personnes. Cet épisode ne peut que nous interroger sur l’attachement réel vis-à-vis des luttes pour l’émancipation qui implique qu’en aucun cas le fascisme ne prenne le pouvoir. Les régimes « autoritaires » nuisent déjà aux luttes émancipatrices alors un mouvement néofasciste… Mélenchon a proposé des mots d’ordre ambigus pour le deuxième tour des présidentielles, il a fait le choix du maintien de l’« unité » de ses électeurs/électrices qui étaient très divisé-es. Cette ambiguïté signifie que la FI poursuit maintenant de purs objectifs électoraux. Mélenchon vient d’ailleurs d’avouer qu’il veut que la FI prenne la place du PS, tout un programme !

Les législatives vont renverser à nouveau les finalités et accentuer les finalité sociales et économiques. Elles vont être dominées par la désunion à Gauche. D’où vient cette désunion ? Elle tient à la structure du système électoral qui conditionne le financement des organisations politiques au nombre de voix obtenues lors du premier tour. Il y va donc de l’« existence » de celles-ci.

La France Insoumise a particulièrement « blindé » cette phase avec sa charte. En particulier la FI demande à ses élus-es de :  “respecter la discipline de vote du groupe lorsqu’une décision collective a été prise conformément au programme l’Avenir en commun.”  La perte de l’indépendance de jugement ne peut pas être accepté de gaieté de cœur, pas même si elle se réfère à une décision collective après discussion, celle-ci doit être prise conformément au programme l’Avenir en commun. Il y a, ainsi, comme une “sacralisation” du programme ce qui laisse penser que celui-ci peut être une boussole, qu’il a prévu par avance tous les problèmes et les solutions de ceux-ci, ce qui est, bien entendu, peu pensable. Ainsi pour justifier une position, il va falloir l’argumenter à partir de ce programme ce qui va donner lieu à des “disputes” d’interprétation comme avec tout les textes “sacralisés”, de plus, ce programme a été conçu dans la perspective d’une victoire et de sa possible application ce qui, nous le savons n’est pas le cas. Beaucoup de personnes même en étant d’accord sur l’essentiel, les fameux 80% ou 90%, que l’on voit passer dans les courriels, ne sont pas d’accord sur tout, difficile dans ces conditions de signer un tel engagement! 

Enfin, la nécessité de passer par la structure de financement (même s’il est prévu de reverser l’argent à l’organisation politique de départ du candidat) est une atteinte à l’existence “indépendante” de l’organisation de départ qui doit avoir au moins 50 candidats dans 30 départements différents pour ne pas « dépendre de », « être soumis » à la France Insoumise. Ce point signifie que la France Insoumise veut “intégrer” toutes les formes d’organisation en son sein ce qui, couplé avec le point précédent, est  une opération de subordination de tous les alliés possibles. Bien entendu, ni le PCF, ni n’importe quelle autre organisation politique, fusse-t-elle que citoyenne, ne peut, juridiquement et politiquement, accepter de telles conditions de subordination, sans perdre l’estime de soi et sa volonté libre d’exister. L’idée de FI est de vouloir faire l’unité « en son sein”, elle se veut inclusive. Cela a pour conséquence qu’elle s’est opposée quasiment partout, à des accords “extérieurs” à son sein, cela explique que durant la campagne présidentielle, personne d’autres que Mélenchon n’était invité à parler lors de ses meetings ou réunions. Cela explique que ceux qui sont restés en “dehors” de FI ne sont pas inclus : le processus d’élargissement pour les législatives est tombé à l’eau. Au lieu d’un élargissement “électoral” on a un “rétrécissement”. Pour faire bref, on peut affirmer qu’ “unité”, et “unification” ne sont pas politiquement des stratégies identiques et même qu’elles se contredisent. La réalité sur le terrain dans de très nombreuses circonscriptions, le prouve amplement.

Il ne peut y avoir de bilan définitif tant que la période n’est pas achevée, à suivre…

Jean-Paul Leroux,  18 mai 2017

(cette tribune n’engage que son auteur et aucunement le journal alp’ternatives ou le mouvmeent Ensemble / PACG 05)

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