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« Une vie réussie? » Chronique des 4 jeudis #5

C’est étrange la vie, on ne sait pas vraiment quel jour ni à quelle heure nous avons choisi ce chemin, et pourtant nous marchons. J’ai toujours été effrayé par les théories écrites “après coup” (“je suis devenu ainsi pour telle ou telle raison…”), elles cachent une soif de rationnel qui parfois est inutile. Nous sommes là à présent et nous assumons la situation. Nous avons un métier, des enfants et nous assumons.

C’est étrangement ringard cette réalité toute simple qui fait la vie du plus grand nombre. Alors qu’on valorise à tout-va le culte de la fuite, du changement de vie, les méthodes pour trouver son “être intérieur”, tous ceux qui choisissent simplement de ne pas fuir, tous ceux qui choisissent chaque matin la responsabilité collective qui engage, être à son poste, semblent être devenus des dinosaures.

Oui il faut parfois partir, fuir un mari maltraitant, un patron cruel, une existence à bout de ressort… mais la plupart du temps la vie est mi-figue mi-raisin et quitter son poste est autant une libération qu’un abandon.  Le monde fait donc le récit ensoleillé de l’ailleurs, de l’autre vie, celle où il n’y a pas toutes ces contraintes et transforme le quotidien en enfer de “responsabilités”.

Le soucis c’est qu’il se cache toujours derrière le récit d’une “vie réussie” à la sauce médiatique et “entertainement”, un storytelling bien huilé qui nous dit le bien et le mal. Les milles grandeurs du quotidien ne méritent pas une seconde de temps d’antenne car elles portent aussi du révolutionnaire (j’y reviendrai…).

Ma grand-mère passait ses journées à penser aux bonheurs des autres et trouvait dans chaque minute des raisons de construire le sien. Elle n’avait pas peur d’arrêter une journée de travail pour nous apprendre à lire la forme des nuages. Elle savait aussi sentir les inquiétudes de l’un, les fatigues de l’autre. Pour elle, une vie réussie était une vie entourée, une maison ouverte, une soirée de rires.

Il y a dans le culte croisé des “grandes aventures” et des “quêtes de soi” deux magnifiques points communs : l’inaccessible et le nombril.

0 (1)En réalité, notre “moi” intérieur n’existe pas. Nous sommes le produit éternellement renouvelé de notre relation au monde et à ses habitants. Nous sommes le produit instable de ce qui nous touche, ce qui nous libère ou nous asservit, du temps que l’on a ou de celui après qui l’on court… Il n’y a pas plus de personnalité stable que d’identité nationale éternelle ou de nature humaine. (Je n’ai pas vraiment le temps, ni la science, de développer, je vous ramène par exemple à la lecture stimulante, quoique ardue, du philosophe Lucien Sève.). Cette multiplication des offres pour s’ouvrir à notre “moi intime”, en plus d’être un marché juteux, à l’immense avantage de nous rappeller sans cesse que c’est “nous-même” le problème et que c’est à nous de faire un travail sur “nous-même” (et non notre précarité, la guerre de tous contre chacun etc…). Je simplifie à l’extrême et il faudrait, là encore, préciser que je trouve fort utile de prendre soin de soi et que “l’école de la cause freudienne” n’est pas le suppôt du grand capital…mais vous aviez déjà compris ce que j’essaie d’exprimer.

L’autre mythologie parallèle qu’on nous offre sur le marché de la “vie réussie” est celle qui nous pousse aux “grandes aventures” : changer de vie, faire le tour du monde, devenir épicier ambulant dans la Creuse… Tout ceci repose sur un désir profond et pour tout dire nouveau de donner du sens à nos vies. Le seul détail, dans la répétition incessante du réel, c’est que le système, se nourrissant de nos affects et de nos manques, a bien senti ceux-ci et court en chevalier blanc du “bonheur” nous offrir des rêves à portée de magazine. La lutte des classes est ainsi faite que l’immense majorité peu rêver longtemps d’un changement de vie : il faut toujours commencer par payer l’électricité avant le voyage autour du monde. Le plus triste étant que les vendeurs de “vie réussie” sont aussi ceux (ou leurs proches cousins) qui causent le désir par le mal-être au travail, les horaires décalés, les salaires de misères etc… triste réalité…

Le constat est donc celui-ci : la “vie réussie” est inaccessible mais désirable, nous voilà face à nos vies de merdes (VDM). Le capitalisme est un système culturel. Il souhaite nous dire à tous : rêvez mais restez à votre place… Il dit le bien et le mal mais il porte en lui son propre dépassement, son propre dépérissement, si nous savons trouver la faille où mettre le coin qui cassera le tronc (vous avez compris, il y a du boulot mais ce n’est pas impossible.).

Nous devons inventer une autre “vie réussie”, un autre modèle. En fait, il existe déjà. Nous en sommes tous porteurs mais personne n’en parle. Nous devons imposer un autre récit. Nous savons la vie des petits et des grands bonheurs du quotidien, la vie des grandes choses que nous construisons ensemble, la vie éternellement joyeuse de l’engagement associatif, du matin d’un samedi où l’on vend des gâteaux pour le voyage scolaire, la vie du syndicaliste qui organise son AG, du père qui tente de parler à sa fille, du petit patron qui réussit enfin à embaucher, la vie de l’effort qui paie, de la transpiration qui rend heureux, la vie du travail bien fait. Nous savons ces vies car nous les vivons. Nous savons la joie de l’hospitalité, l’ivresse de la lutte collective, le plaisir du regard porté sur la beauté des gens qui nous accompagnent. Pas de fuite possible, ni ailleurs ni en soi, nous sommes fidèle au poste car nous savons le sens d’une responsabilité et nous savons goûter le bonheur d’une vie réussie, une vie au coeur des autres.

 

 

 

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