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“Fils d’agents”, Chronique des 4 jeudis #7

Mon père a été embauché grâce à un BEP dessinateur en construction mécanique. Ma mère bien plus tard comme secrétaire. Mon grand-père paternel bossait sur les barrages. Mon arrière grand-père maternel était à l’usine électrique de St Firmin, bien avant le “statut”.

A présent, il n’y a presque plus rien… Nous, ceux d’EDF, sommes devenus des dinosaures. Transformés par 30 ans de régressions sociales et culturelles, quand nous ouvrons la bouche soit nous sommes sur la défensive soit nous avons rapidement l’impression de raconter une histoire “du bon vieux temps”, à peine croyable…

C’est hasardeux l’identité. C’est mouvant et imprévu. Quand je téléphonais à ma grand-mère, on se moquait de moi gentiment : je prenais l’accent du Champsaur, son rythme et ses expressions. Et bien “fils d’agents” c’est pareil : ça me remonte par vagues, par touches discrètes ou brutales. Il suffit d’un souvenir pour que tout me revienne. Je pleurais pour pouvoir partir en colo. Mes soeurs m’abreuvaient sans doute de récits héroïques et joyeux, mais j’étais trop petit. Je suis parti à Pâques pour mes 5 ans et demi. Je suis parti chaque année, en colo et en centres de vacances avec mes parents, aux 4 coins de la France. “Fils d’agents”, c’est d’abord ça : une relation étroite ou lointaine avec téléchargement (17)la CCAS, le CE des électriciens et gaziers. Dans notre département, c’était aussi le club de ski et ses voyages en bus vers Orcières encadrés par des bénévoles; le centre aéré à Savines; le camping autogéré de la “baie des lionnets”, des souvenirs par centaine…

Nous recevions un catalogue avec tous les centres de vacances et les colonies. Nous payons en fonction du coefficient social et il faut bien l’avouer, c’était à la hauteur de nos moyens…très peu cher ! Il était posé là, sur la table du salon. Nous le lisions à tour de rôle. Arrivé à 11 ans, nous pouvions choisir des thèmes, des activités (de la spéléologie au kayak, du char à voile au cirque…). Ce catalogue était une machine à faire fonctionner l’imaginaire. Je scrutais chaque photo, décortiquais chaque page, envisageais chaque possible : un livre caverne d’ali-baba !

Cette année-là, celle de mes onze ans, je ne me souviens pas vraiment du thème. Je me souviens que nous avions couru sur la plage, en Normandie sans doute. Je me souviens d’avoir visité une ferme et ramassé des crabes. Je me souviens que les garçons de ma tente parlaient de masturbation et des seins des filles. Je me souviens qu’on chantait du Patrick Bruel, enfin on essayait. Je me souviens que pour pouvoir embrasser une fille avec la langue, j’avais su l’impressionner en lui montrant comment, grâce à la technique de ma grand-mère, je savais toucher les orties sans me piquer (enfin presque). Je me souviens surtout (désolé pour le bisou…) que le directeur sortait de l’école Lecoq et qu’il ne ratait jamais une occasion de nous faire faire du théâtre. Je me souviens très précisément que j’étais monté sur scène et que j’avais su faire rire les gens. Avant ce jour, je crois que je ne savais même pas que ça existait “le théâtre”.

J’ai grandi à la CCAS. Je revenais presque confiant face à la vie. La rentrée scolaire n’était presque rien face à ces étés incroyables. Mon père a toujours eu des responsabilités syndicales et, même si ce n’était pas le plus bavard de la famille, nous comprenions par ses actes l’importance de cette “deuxième” famille. Lui, qui n’avait pas fait d’études, devait beaucoup à son syndicat et à EDF. J’ai le souvenir de plier et mettre sous enveloppe des tracts à la veillées. Je me souviens qu’il faisait le discours à la fête de la CMCAS et que nous étions fier de lui. Je me souviens des départs à la retraite dans le sous sol d’EDF à Gap et des apéros interminables. Je me souviens vaguement de jours de l’an où mon père était le DJ d’un soir. “Ayant droit” ou “ouvrant droit”, nous étions “ceux d’EDF”. En vacances, les apéros et les fêtes étaient interminables mais je me souviens que ça parlait politique à longueur de journées. Chacun avait un avis sur l’entreprise et sur la CCAS. Les soirs de “tournées nationales”, nous mettions nos beaux habits et nous venions sans trop savoir ce que nous allions découvrir. Le débat, l’apéro, le spectacle, la fête, les rencontres, tout se mélangeait dans une simplicité désarmante que je cherche depuis à ré-inventer chaque matin.

Je me souviens aussi être parti jusqu’à 17 ans dans des camps “paroles et musiques”. Nous écrivions des chansons et partions en tournée (dans des centres CCAS ;-)). Je me souviens qu’un soir Karim Kacel (qui mettait tout ceci en mots et en musiques) m’avait demandé de monter sur scène pour faire patienter le public durant une coupure de courant (ça ne s’invente pas…)… J’étais revenu dans les coulisses. Il m’avait souri. “Toi, tu sais à présent ce que tu vas faire dans la vie !”. Mon grand-père avait dit à mon père : “tu pourrais lui trouver une place !”. Il n’a jamais vraiment compris qu’en étant comédien, j’étais aussi fidèle à l’entreprise.

J’ai entendu la même année le grand Allain Leprest chantait pour la trentaine de colons que nous étions. Je me souviens d’histoires d’amours impossibles. Je me souviens des chansons et du diapason rouge. J’ai passé mon Bafa à l’Iforep (centre de formation de la CCAS). J’ai découvert un propos cohérent sur l’éducation populaire, une pédagogie en mouvement et tournée vers l’émancipation. Je me souviens que tout ceci avait un sens. Les “fils d’agents” cotoyaient les minots du secours pop’. Nous étions associés dès le plus jeune âge au projet de la colo et on nous offrait Pif Gadget chaque semaine. Même à l’arbre de noël, alors que la frénésie de la consommation battait son plein (joie des années 80), il y avait toujours un discours (souvent celui de mon paternel, feuille tremblante et verbe juste), du contenu, du liant…Certains sentaient déjà que la transmission ne fonctionnait pas parfaitement mais tout ceci pour moi était cohérent. J’ai appris petit à petit Marcel Paul et toute la grande et belle histoire d’EDF/GDF. J’ai su les luttes, la résistance. J’ai compris ce qui a fait se lever tant de gens, comment une idée peut faire bouger des lignes !

Je dois tant de choses à ces quelques mots désuets : “fils d’agents”, “ouvrant droit”, “1%”… Je ne serais pas grand chose sans eux. J’ai découvert le théâtre dans une colo CCAS. J’ai découvert la joie d’une animation tournée vers une visée émancipatrice. J’ai découvert qu’on peut programmer des spectacles partout et pour tous. J’ai appris que le statut des agents n’a pas été construit pour leur “intérêt” mais pour celui de tous.

J’ai aussi appris les doutes et les imperfections récurrentes d’un modèle qui ne souhaitait téléchargement (16)plus en être un ! J’aurai souhaité crier de voir cette entreprise de la nation découpée en morceaux par les gouvernements successifs, de voir la souffrance au travail et le management “moderne” faire sa place. J’ai eu envie de pleurer quand des centres de vacances ont été pris en main par des “conventions” gérées par d’autres…J’ai observé de loin une identité bouger, se fondre dans l’air du temps et tenter de ne pas perdre le nord…

Je pourrais écrire une dizaine de chroniques à ce sujet. Nous jouerons cet été notre “coopérative” dans 5 centres CCAS. Je sais que je retrouverai les mots. Je dirai l’air de rien au directeur : “je suis de la maison, je suis fils d’agents”. Il y aura sans doute une ou 2 personnes qui connaissent Marcel Paul et sont fiers de cet héritage qui traverse le temps.

Laurent Eyraud-Chaume

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2 Comments on “Fils d’agents”, Chronique des 4 jeudis #7

  1. Abonnés…Usagers…Clients
    Laurent, ton article m’a plus que touché,
    agent moi-même, ayant suivi la formation interne à EDF-GDF, dans les extraordinaires « écoles des Métiers » (à Ste Tulle précisément), alors encore société intégrée et nationalisée, j’ai pu y découvrir la culture d’entreprise, la culture ouvrière, le syndicalisme, les activités sociales et la solidarité…
    à cette époque (il y a – de 40 ans) existaient encore des salariés ouvriers au sein de ces entreprises, nous possédions l’outil de travail et surtout bénéficiions d’un appui sans faille des citoyens « abonnés »,
    depuis sont passés moult gouvernements, de droite ou socialistes (pas de polémique), libéralisant le secteur de l’énergie, sous couvert d’Europe et sans la moindre consultation populaire, la présentant comme une marchandise lambda, sujette à tous les commerces, comme l’eau ou la santé aujourd’hui, l’éducation demain…
    les externalisations de pans entiers d’activités, à la faveur du départ en inactivités des plus anciens, ont précipité la disparition des ouvriers, de secteurs entiers d’activités, de points d’accueil des usagers, laissant les actionnaires se partager le gâteau, bien gras le gâteau (le prix de l’énergie n’a depuis cessé de grimper), à contrario des salaires des agents…
    Combien de luttes, de tractages, d’assemblés et manifestations avons nous effectué pour informer les citoyens, les élus, combien de « caravane bleue » furent menées à travers nos contrées,
    Nous étaient alors violemment opposées, lors de ces réappropriations de l’outil de travail par les salariés (délestage, passage des tarifs en heures creuses, etc…) autant de « prises d’otages » relayées par la très grande majorité des médias, le patronat, mêmes certaines organisations syndicales…le tout accompagné par des campagnes publicitaires « agressives » de concurrents « privés », faisant miroiter des lendemains qui chantent, un meilleur service et des prix à la baisse…
    l’Europe ne fut pas en reste, avec ces lois et injonctions à la liberté d’entreprendre, « prendre » surtout, et ce que pour quelques uns, qui se regroupèrent au sein de conseils d’administration dans lesquels tombent les jetons de présence…il est très facile de lister les quelques noms, connus de tous, qui ont profité des investissements publics (donc de tous les citoyens) lors de l’ouverture du capital de ces entreprises, certains (beaucoup) fleurtant sans vergogne avec la politique ou les syndicats patronaux…
    nous avons vécu cette histoire d’une dépossession du bien public à la faveur d’une minorité, il en est encore de même aujourd’hui avec l’énergie hydraulique, le transport de ces énergies, la commercialisation,
    la création d’un grand service public de l’énergie, nationalisé, ouvert à l’obligatoire transition énergétique fut évoquée très récemment par un candidat à la présidentielle,
    mauvaise pioche, il me semble que c’est un vent libéral qui a obtenu le suffrage de nos concitoyens…
    dans cinq ans, que restera t-il des services publics ?

  2. EYRAUD ? Ce nom me rappelle un camarade ancien président de la CAS de Gap …

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