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Une période si réactionnaire… ?

Par Jean-Paul Leroux.

« Il est vrai que les hommes, même les plus radicaux et les moins conventionnels, ressentiront toujours la même peur intense face aux institutions non éprouvées, face à ce qui n’a jamais été vu, jamais pensé. »
Hannah Arendt, De la révolution., Folio, Paris, 2012.p. 395 (1)

Nous vivons une période si réactionnaire, qu’il faut ne regarder qu’une zone limitée du réel pour être optimiste. Pourquoi être aussi pessimiste ? Nous venons d’échapper au populisme d’extrême droite et de droite tant en Autriche, qu’aux Pays-Bas, qu’en France, n’est-ce pas mieux que si les formations racistes, xénophobes et ultranationalistes avaient gagné ? Certes, mais qui a gagné ? Est-ce les forces de renouveau ? Non ! Les vrais vainqueurs ce sont les modernisateurs du capitalisme, Macron, par exemple. Que se propose-t-il à marche forcée comme il l’avait promis ?
Rien de moins que de redonner aux capitalisme français son dynamisme, rien de moins que de forcer la modernisation (sic) des rapports sociaux de production, rien de moins qu’à nouveau pouvoir parler d’égal à égal avec l’Allemagne et jouer un rôle au niveau européen comparable ou supérieur à celui de l’Allemagne. Nous avons, sur l’Allemagne une supériorité militaire écrasante (arme atomique, capacité de projection géostratégique) mais pour faire valoir ces « atouts », il faut se remettre dans les clous européens au niveau économique. Atteindre le Graal de seulement 3 % de déficit des comptes de la nation. L’Angleterre, seule nation européenne, supérieure à la France sur le plan militaire, est empêtrée dans le Brexit, une opportunité s’offre ainsi à notre douce France de redevenir leader en Europe. L’ultralibéralisme de la politique macronienne sert un projet de puissance. Le Président Jupitérien doit être à la hauteur de son ambition et pour cela toutes les coupes budgétaires sont bonnes à court terme, armée, éducation nationale (2) aide au logement, collectivités territoriales, etc.. Une fois les 3 % atteint, il pourra redonner à l’armée un budget plus conforme aux attentes de sa volonté de puissance.
L’approfondissement de la réforme du travail doit rendre plus souple le marché du travail, soit en réalité l’échine des travailleurs. Le modèle qui se trouve derrière cette «flexibilité » recherchée du marché du travail, n’est pas le modèle des pays nordiques mais celui des pays Anglo-saxons. Le secteur de la Santé a déjà beaucoup souffert, parions qu’ensuite la politique macronienne s’attaquera à la sécurité sociale. Après tout, la santé est un problème principalement « individuel » et chaque malade doit payer ou… demeurer malade ! Adieux, les jours heureux du programme du Conseil National de la Résistance. D’ailleurs n’est-ce pas ce que veut le MEDEF ?
Denis Kessler, haute personnalité du patronat, n’a-t-il pas, le 4 octobre 2007, donné la direction : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance […] Le gouvernement s’y emploie. » Celui d’aujourd’hui continue, en mieux, plus vite, plus fort.. Le Président des riches, aujourd’hui, c’est Macron, il amplifie le programme de Kessler. La réaction, ce n’est pas seulement vouloir un retour en arrière comme les populistes d’extrême droite, c’est aussi vouloir continuer à assurer la domination sans partage du capitalisme contemporain, soit de la finance internationale.
Et que nous dit la situation internationale ? La répression s’accroît en Chine, la guerre civile se perpétue en Afghanistan, le Moyen Orient est toujours à feu et à sang, les migrants meurent encore et toujours dans la Méditerranée, la Corée du Nord poursuit pour des raisons intérieures sa politique de lanceur de bombes nucléaires, le peuple du Venezuela ne parvient pas à enrayer la dégradation de ses conditions d’existence, les palestiniens subissent encore et toujours la politique ultra réactionnaire de la majorité des israéliens, la Turquie se dote d’un dictateur, les attentats terroristes se multiplient en Europe, Boko Haram n’est toujours pas anéanti et un ultra-réactionnaire « dirige » les USA !
Pendant ce temps s’accroît la question vitale de l’épuisement des ressources, de la crise climatique qui, au rythme où vont les manquements à la COP 21 nous conduisent droit à la catastrophe (3). La planète terre subit un politique de destruction massive qui risque de devenir fatale.

Où sont les forces pour lutter contre cette situation réactionnaire ?
C’est bien le problème. Les accords de Paris sur le Climat auraient pu être une point d’espérance. Mais la remise en cause de cet accord par Trump, la volonté du Canada de Justin Trudeau de poursuivre l’extraction du gaz de schistes, la déforestation massive de la forêt amazonienne, de celle du Canada pour alimenter les méga-centrales à bois, etc. La liste est longue des problèmes qui se dressent devant nous.
Pour l’essentiel, les forces positives se trouvent principalement dans la société civile, dans les associations et dans des mouvements de remise en cause des pouvoirs en place. Les mouvements vraiment novateurs, tous ceux qui ont reçus leur nom des places occupées dans la suite d’Occupy Wall Street, et ce fût le cas à Hong Kong, en Turquie, en Égypte, en Ukraine, en Espagne, en France, etc.. indiquent assez qu’il y a des aspirations communes au niveau mondial. Si pour l’heure ces occupations se sont retirées, elles constituent les prémisses, elles indiquent la direction, elles parlent d’un monde à venir et en devenir, celui de la prise en main directe de leurs affaires par tous les hommes et femmes qui se découvrent acteurs de leur propre vie.
En France, le mouvement dit de Nuit Debout est venue se fracasser sur la période électorale. Mais ce ne sera que parti remise. Pourquoi ? Parce que ces dernières élections, malgré les bouleversements importants au niveau de la représentation nationale, ne satisfont en rien la volonté de prendre en nos main nos propres affaires. Et si cette volonté de dépassement du cadre représentatif demeure, c’était le sens de Nuit Debout, alors elle s’exprimera à nouveau sous des formes inattendues.
Et c’est à ce niveau que la citation d’Hannah Arendt, qui est la leçon qu’elle tire de l’épisode de la Révolution Russe, prend toute sa valeur. Elle constate « que les hommes, même les plus radicaux et les moins conventionnels, ressentiront toujours la même peur intense face aux institutions non éprouvées, face à ce qui n’a jamais été vu, jamais pensé.» Ce point indique exactement le centre et le pivot de notre situation.
Devant la nécessité absolue de changer le mode de production si l’on veut échapper au désastre climatique, ceux qui ont une conscience aiguë de l’ampleur du problème n’ont pas su, par peur de la tâche qui paraît insurmontable, indiquer que nous devions non seulement nous préoccuper d’écologie mais aussi changer radicalement le mode de production et l’institution de la démocratie représentative. Les écologistes n’ont pas mesuré l’ampleur de ce que ces changements signifiaient au niveau institutionnel et elles/ils ont joué le jeu politique traditionnel y perdant leur force et leur âme.
La nécessité de renouveler le pouvoir est une idée centrale des propositions de la FI, passer de la 5ème à la 6ème République, d’un régime présidentiel à un parlementaire, mais celle-ci ne pense qu’à rester dans le cadre de la démocratie représentative alors qu’il faut passer à la démocratie directe, seule façon de créer un rapport de force conséquent contre les forces réactionnaires et mortelles du capitalisme. Mélenchon et la FI acceptent le cadre représentatif mis en place historiquement par la bourgeoisie pour servir ses intérêts. Ils signent par là leur attachement aux vieux monde alors qu’il faut le dépasser. Ils préfèrent s’insoumettre à la politique néolibérale, et cela s’entend, y gagnant une aura mais ils demeurent aveugles aux enjeux véritables de notre époque. Mais comme on n’a jamais vu, qu’on a jamais pensé une telle révolution, de telles nouvelles institutions de démocratie directe impliquant autant de personnes dans un contexte aussi difficile, ils ne veulent ni ne peuvent l’envisager. Il existe bien des expériences de gestion directe comme au Chiapas du Sous-Commandant Marcos (4) ou avec la mise en place des communes en gestion démocratique au Venezuela. Ces expériences sont en cours, elles ont le mérite, malgré d’immenses difficultés dues aux superstructures étatiques, d’indiquer la possibilité que toutes les femmes et tous les hommes soient réellement des « animaux politiques » au sens d’Aristote.
Ici, malgré des embryons de démocratie directe comme à Saillans, nous sommes en panne et en retard dans la recherche de solutions et d’actions. Chacun continuant son petit bonhomme de chemin dans les voies balisées depuis longtemps. La conscience collective, malgré la conférence de Paris, de la gravité de la situation n’est pas suffisante. Dans le chaos du monde actuel, il faut en même temps avoir peur de la situation et ne pas avoir peur d’imaginer des propositions iconoclastes même si elles n’ont jamais encore été vues, pensées et expérimentées.

Jean-Paul Leroux
5 septembre 2017

(1) Hannah Arendt, De la révolution., Folio, Paris, 2012. p. 395. La traduction est légèrement modifiée .
(2) Aujourd’hui, 27 août 2017, le ministre de l’Éducation Nationale annonce une augmentation du budget de son ministère, en contradiction avec les coups de rabot dans les autres ministères. Quelle est la signification de cette annonce ? Nous verrons bien, cela ne change pas fondamentalement la ligne générale de nos propos.
(3) Finale ou pas, dans tous les cas, catastrophique. Yves Cochet, ancien ministre vert, le déclare sans ambiguïté dans une tribune parue sur le site de Libération le 23 août 2017 : « Bien que la prudence politique invite à rester dans le flou, et que la mode intellectuelle soit celle de l’incertitude quant à l’avenir, j’estime au contraire que les trente-trois prochaines années sur Terre sont déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050).
L’effondrement de la première étape est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. Une telle affirmation s’appuie sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens d’une rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le libéral-productivisme renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement mondial dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La
décroissance est notre destin. » Même si nous admettons cette sombre prévision à court terme, il faut remarquer qu’il ne dit rien sur la nécessité de surmonter le capitalisme, tout se passe pour lui comme si ce qu’il nomme le libéral-productivisme était une force « naturelle » contre laquelle l’impuissance était de mise, et même s’il dit que ce n’est qu’une croyance » celle-ci a l’air irrésistible.
(4) Lire en particulier : Sous-Commandant MARCOS, Saisons de la digne rage, Climats, Paris, 2009.

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