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« Émancipation en mode mineur » La chronique Philo de Jean-Paul Leroux

« Il est si facile d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc., je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne. Que la plupart des hommes (..) finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c’est ce à quoi ne manquent pas de s’employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d’abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n’est pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher. (1) » Ainsi s’exprime Kant.

Apprendre à marcher est-ce donc cela l’émancipation ? Oui, mais il est facile de comprendre qu’il faut apprendre à marcher dans le domaine de la pensée, de la conscience, dans tous les domaines en quelque sorte et cela pas une bonne fois pour toute mais toujours et en tous lieux. Notre auteur ne décrit-il pas une tâche surhumaine ?

En un sens, oui, car la tâche d’être humain n’a pas de fin. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne (2) » disait Montaigne qui oscille du bonheur d’exister aux malheurs les plus rudes et il faut penser à la fois le bonheur d’être et le malheur écrasant. La tâche de penser doit toujours précéder celle d’agir si l’on ne veut pas ajouter aux malheurs du monde. Périclès disait des athéniens qu’ils n’étaient pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action : « nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes, avant que la discussion nous ait éclairé sur ce qu’il y a à faire. (3) » Discuter, c’est penser ensemble, échanger les arguments pour nous orienter dans notre monde chaotique. Discuter, c’est créer un espace public d’apparition des pensées des uns et des autres, c’est accepter d’entrer dans un processus sans fin, c’est savoir que l’on peut changer de positions, c’est être par là ouvert sur ce monde à transformer profondément. Penser en tant que l’on cherche l’émancipation, ce n’est donc pas se replier sur son moi, c’est le déplier pour le confronter à celui des autres. Penser par soi dans le même mouvement c’est penser ensemble. Il n’y a pas dans ce domaine  d’impératif. La pensée est le domaine de la liberté, elle n’existe que dans et par elle. La fin de la tutelle, c’est la respiration libre de chacun d’entre nous face à lui-même et aux autres.

Ainsi, nous avons la finalité de la pensée et de l’action : créer un monde où l’exercice privé et publique de la pensée libre soit la réalité, ce qui implique l’égale dignité des pensées qui acceptent de se confronter à celles des autres. Les biens communs des hommes ne sont pas d’abord l’air et l’eau, le ciel et la terre mais l’activité de pensée de tout un chacun dans la communauté de tous les autres.

Ce migrant qui passe, manifestement très jeune, en tongs et trop légèrement vêtu, aux milieux des autres, que pense-t-il ? Que nous apprend-il ? Que sa route vers la vie, la liberté et l’émancipation a été faite d’épreuves, de patience, de peurs et d’espoirs. Peut-on penser pour lui, qu’il aurait mieux valu qu’il reste là d’où il vient ? Mais où était-il ? Que voulait-il ? Que pensait-il ? Il est là, au milieu de nous, avec nous, en demande d’hospitalité non de jugement, non d’emprisonnement, non de refoulement ! Penser son parcours nécessite d’écouter sa parole, sa volonté de vivre parmi nous. Le prix qu’il a payé pour s’élancer au delà des pièges de la vie désastreuse sont à mettre à son actif. Son apparition dans l’espace public de nos villes questionne notre oubli de cet espace commun. Son irruption nous traverse, nous sort de nous-mêmes et nous émancipe de nos banalités.  Il crée cet espace où nous pouvons nous tenir ensemble et nous rend à notre humanité.

Jean-Paul Leroux

1- Kant, Qu’est-ce que les lumières, Pléiade volume II Kant, Paris, 1985, p. 209-210.

2 – Montaigne, Essais,  III, chapitre II, Pléiade, Paris, 1950, p. 899.

3- Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio classique, Paris, 2000, p.155.

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