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Expo : Rencontre avec Cornelius Delaney

L’artiste australien Cornelius Delaney expose au café du peuple à Veynes jusqu’au 15 décembre. Sophie Babu a questionné pour Alp’ternatives ce plasticien hors-norme et pourtant tellement lié à l’état de notre monde et aux questionnements artistiques mondialisés. 

Peux tu te présenter en quelques mots ? Parcours, formation, expositions réalisées….

J’ai toujours fait des dessins depuis mon enfance. Quand j’avais 17 ans, j’ai quitté le lycée pour faire de la musique et après cela, j’ai été acteur pendant plusieurs années, mais j’ai toujours gardé un carnet de dessins. J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre je n’aurais rien d’autre à faire que de peindre ou fabriquer des choses. Quand j’avais 27 ans, j’ai commencé à peindre sur toile et à exposer, puis à 37 ans, je suis retourné à l’université et j’ai obtenu un doctorat en Arts visuels. Je n’avais aucun désir de devenir un universitaire, je l’ai fait pour pouvoir continuer à peindre. Finalement j’ai enseigné la peinture à l’université pendant environ 10 ans durant lesquels j’ai exposé pratiquement chaque année. On dirait que j’ai des centaines d’années!

Te souviens tu de contes/légendes racontés pendant ton enfance ?

De par le travail de mon père, nous avons beaucoup bougé pendant mon enfance. J’ai vécu dans beaucoup d’endroits différents et je suis allé dans différentes écoles. C’était dur de garder des amis et j’étais souvent l’étranger, mais j’ai appris à apprécier ma propre compagnie. Quand j’étais petit, mon père était perplexe et un peu horrifié car je dessinais des dinosaures détruisant des villages et déchirant les gens. J’aimais peindre les scènes de carnage et de massacre ensanglanté . Une nuit, au début des années 70, ma famille se préparait à déménager pour la énième fois dans une autre ville, ce qui signifiait que nous devions nous lever et partir à 4 heures du matin pour prendre la route 2 jours, les 3 enfants endormis dans la vieille voiture pour un long voyage. Pendant ce temps, à la radio, on nous informait que des astronautes américains avaient été bloqués dans l’espace, car leur vaisseau spatial avait un disfonctionnement. Ils flottaient autour de la lune en essayant de réparer le vaisseau, solitaires et désolés comme nous dans notre voiture.

Peux tu nous parler de ton processus de création ? Comment travailles tu ?

Je travaille toute l’année à collecter des photographies, à dessiner, à lire et écrire. Beaucoup de travail ne mène nulle part et semble être une perte de temps, mais en quelque sorte ça influence le travail final dans l’atelier. La semaine dernière par exemple, j’ai trouvé un logiciel 3D et j’ai passé toute la semaine à essayer de le comprendre. J’ai été enthousiasmé par son potentiel en tant qu’outil, puis j’ai réalisé qu’il ne pouvait pas faire et je l’ai supprimé. En même temps, j’ai écouté une émission de radio sur Guy Debord et la Société du Spectacle et tout semblait s’imbriquer. Ce genre de synchronicité peut arriver parfois. En hiver, je vais dans l’atelier et transforme tout le matériel que j’ai rassemblé en une série de peintures. J’ai travaillé avec de la peinture à l’huile pendant 25 ans comme un puriste, avant de découvrir que l’acrylique est beaucoup plus rapide et flexible. Il y a 20 ans, il me fallait six semaines pour finir une peinture. Dans mon atelier, je fumais et je la contemplais des heures durant . Maintenant, même s’il me faudra des mois pour concevoir une peinture, je peux la peindre en quelques jours.

Des couleurs vives illustrant des thèmes parfois très morbides…. pourquoi ce choix ?

Quelqu’un a demandé à Francis Bacon pourquoi ses peintures étaient toujours si sombres. « Regarde autour! », a-t-il répondu.

Divers professeurs m’ont enseigné à éviter les couleurs brillantes et synthétiques, mais ce genre de restrictions vient d’une autre époque. Le monde de nos jours est faux, psychédélique et plein d’illusions et de pièges, c’est ce que je veux peindre. En ce moment, j’habite à la campagne entourée par la gloire de la nature, les montagnes, les fleurs, les oiseaux (et l’agriculture industrielle toxique bien sûr), mais la plupart de ma vie j’ai vécu dans des grandes villes, ainsi mes images reflètent cela. J’ai passé mon enfance à regarder les émissions de la télé américaine et en 1972, la télévision en couleur est arrivée en Australie. Les histoires apparemment insignifiantes me marquent personnellement mais elles reflètent également l’état du monde actuel. Au fond, je suis peut-être encore en train de faire des images de dinosaures qui détruisent le village!

T’arrive-t-il d’être inspiré par un texte littéraire pour la création d’une toile ? D’ailleurs quelles sont tes  influences et inspirations artistiques, littéraires ?

Indirectement, je suis inspiré par beaucoup de choses. Quand j’étais gamin, j’aimais le travail de Dali qui m’a amené à lire sur les surréalistes et Dada. Le Punk Rock est arrivé quand j’avais environ 17 ans, donc les idées de Dada semblaient fonctionner avec ça. L’utilisation de l’orange cadmium par Francis Bacon comme arrière-plan. Le sens de l’humour de Marcel Duchamp. Goya et la guerre. Caspar David Friedrich. Claude Lorraine. L’ivresse de Caravaggio. Cormac McCarthy. Philip K Dick. Jorge Luis Borges. DBC Pierre. Richard Brautigan. J’ai aussi été influencé par le travail de philosophes français tels que Jean Beaudrillard, Gilles Deleuze, Gaston Bachelard, Roland Barthes et Michel Foucault.

Quels sont tes centres d’intérêt dans la vie ? T’ intéresses-tu à d’autres formes artistiques et à d’autres formes de culture ? Musique ? Ecriture ? Style de musique préférée, bandes dessinées……

La musique a toujours été très importante pour moi. J’ai écrit ma propre musique depuis l’âge de 16 ans et j’ai joué dans plusieurs groupes au fil des années. Je continue d’écrire et d’enregistrer mais maintenant je peux tout faire moi-même sur mon ordinateur. Le travail de Nick Cave m’a ému pendant des décennies et dans mon atelier j’écoute aussi Tom Waits, RadioHead, Serge Gainsbourg, ou de la musique dévotionnelle d’Inde. Dakha Brakha d’Ukraine est ma découverte la plus récente. J’ai lu la poésie de Pablo Neruda et Charles Bukowski. Patti Smith qui chante “Smells Like Teen Spirit” est comme la Vierge Marie descendant sur terre. Vers l’âge de 15 ans, je me suis abonné au magazine de bande dessinée français Metal Hurlant et j’ai découvert des artistes comme Moebius. J’aime qu’en France presque tout le monde a une collection de BD.

Quel est ton regard actuellement sur ton pays d’origine, l’Australie ?

C’est un bel endroit et les Australiens, comme les humains partout, sont sympas. Il y a encore là-bas des gens que j’aime beaucoup, et j’ai eu des occasions de grandir que je n’aurais peut-être pas eu ailleurs. Cependant, malheureusement, comme de nombreux endroits dans le monde au cours des 40 dernières années, la politique est devenue en proie à la doctrine néolibérale et au lobby. Les banques, l’industrie minière et l’industrie agricole dominent le pays et tout le reste est secondaire. La vie a commencé à devenir plus difficile dans les années 90 et tout est devenu plus cher, conservateur, ennuyeux et mesquin. Il y a tellement de façons de gérer un pays. Pourquoi les politiciens choisissent-ils toujours la recette la plus stupide? Ils ne représentent plus les gens, ils représentent les intérêts des grandes firmes, ou la lois du marché comme on l’appelle maintenant. Entre temps, ils sont capables de beaucoup de dégâts et détruisent des choses qui ont mis du temps à se mettre en place… les droits des travailleurs, les protections environnementales, la société, etc.

Le traitement de la population indigène est encore absolument honteux et s’est considérablement aggravé ces dernières années. Les relations entre l’Australie et les États-Unis et cette volonté de les suivre sans questions dans leurs guerres démoniaques me dégoûte, tout comme l’attitude choquante, cruelle et raciste à l’égard des demandeurs d’asile et des réfugiés. A part les peuples indigènes, tous les Australiens sont venus d’ailleurs au cours des 200 dernières années, y compris mes arrière-grands-parents qui ont fuit la tyrannie britannique au 19e siècle en Irlande. Le racisme, le militarisme et l’appauvrissement stupide des arts en Australie me contrarient lourdement.

Peux tu nous donner ta vision de la France ? Comment perçois tu l’environnement politique, économique, social ?

Dans le cadre du processus d’obtention de mon visa cette année, on m’a demandé de chanter La Marseillaise à la gendarmerie. J’ai oublié une partie du texte mais les gendarmes m’ont applaudi quand j’ai fini. J’aime les mots sur les citoyens prenant les armes contre la tyrannie et ça me semblait ironique de chanter cela à la gendarmerie. Politiquement, la France souffre de la même histoire que l’Australie, sauf que, contrairement à la politique australienne, il semble y avoir quelques personnes ici avec une vraie vision … peut-être. La montée de l’extrême droite est aussi troublante ici qu’à d’autres endroits – je pensais que nous avions laissé ce genre de pensée derrière nous depuis longtemps.

Le bon côté des choses c’est que dans une banlieue ou une ville d’Australie, il est facile de rester un étranger solitaire, alors qu’ici, en France, j’aime faire partie de la communauté villageoise et de toute la culture qui va avec. On m’a fait sentir le bienvenu ici et j’ai l’impression d’être enfin chez moi. La bière aussi y est excellente!

Et pour finir, Quel tableau pourrait illustrer cette interview ?

Post Nature: Dare To Struggle (Post Nature: Osez la Lutte), acrylic on canvas, 130cm x 150cm, Cornelius Delaney 2016   

Quel (s) film (s) pourrait illustrer ton travail ?

Night Of The Hunter (Charles Laughton 1955), Unforgiven (Clint Eastwood 1982),

The Enigma Of Caspar Hauser (Werner Herzog 1974), Nosferatu (Werner Herzog 1979),

Only Lovers Left Alive (Jim Jarmusch 2013), Dead Man (Jim Jarmusch 1995), The Road (John Hillcoat 2009), Fight Club (David Fincher 1999), Taxidermia  (György Pálfi 2006), Quest For Fire (Jean-Jacques Annaud 1981), Beasts Of The Southern Wild (Benh Zeitlin 2012), Barfly (Barbet Schroeder 1987), Alphaville (Jean-Luc Godard 1965)

Quels sont tes projets ou tes envies pour le futur ?

Je suis sur le point de commencer une nouvelle série de peintures. Je voudrais trouver une galerie où je puisse exposer mes œuvres, et les vendre, mais peut-être ce système appartient au 20ème siècle et je devrais juste l’oublier. Aussi j’aimerai mettre ma musique sur vinyle.

Et si tu avais le don d’invisibilité, que ferais tu ?

Je suis déjà invisible, alors je vais juste continuer comme ça.

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