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« Retour vers la finitude. »

La chronique Philo de Jean-Paul Leroux

“On n’a pas encore trouvé de pilule pour nous faire digérer l’infini”

Arthur Koestler, Les somnambules, Les Belles Lettres, Paris, 2010, p. 272.

Dans un ouvrage célèbre, Du monde clos à l’univers infini, Alexandre Koyré étudiait comment les hommes sont passés d’une vision finie du cosmos à une représentation infinie de l’univers. Ce passage a été une des conditions d’émergence et de développement de l’idée de progrès, celui-ci devant par principe pouvoir se poursuivre à l’infini car y concevoir un arrêt revient à en annuler et l’idée et la chose. Or les problèmes écologiques qu’affronte à l’heure actuelle l’humanité nous rappellent que la terre possède des limites, qu’elle est finie. La contradiction est la suivante : l’essence de l’accumulation du capital est d’être sans fin or le monde est fini. Cette contradiction, si elle n’est pas levée, pourrait devenir mortelle pour l’humanité. Jared Diamond a étudié dans Effondrement [1] les conditions de disparition et de survie des sociétés. Pour lui, les problèmes écologiques ne sont pas les seuls responsables de la disparition des sociétés, l’ensemble des comportements de celles-ci doit être pris en compte. En tous cas, il est clair que si nous ne changeons pas nous allons vers une aggravation des problèmes et sans doute des situations de plus en plus désespérées. Comment en est-on arrivé là ? L’ensemble des facteurs à prendre en compte est considérable. Nous voudrions seulement examiner, et encore bien partiellement, la strate des rapports entre le fini et l’infini dans la pensée occidentale. Nous pensons que cette strate joue un rôle essentiel dans la compréhension de notre situation. En effet, dans le domaine de la pensée elle est surplombante et organisatrice non seulement de la vision du monde mais également de la morale et donc par ce biais de nos comportements pratiques. La contradiction entre l’infinité de l’accumulation du capital et la finitude de notre planète y trouve un éclairage particulier. Les plus anciens systèmes spéculatifs connus qui ont pensé l’infini et le fini sont ceux des philosophes grecs. Leurs solutions vont être détruites à la Renaissance et aux Temps Modernes. Notre actualité consiste en une remise en cause des solutions des Modernes et une reprise, sous certains aspects, des pensées grecques.

  1. D’un infini irréel.

Il y a une immense variété de positions et d’analyses des penseurs grecs sur la nature de l’infini et du fini, cependant ils sont tous d’accord sur un point : notre monde est fini. Toutefois il est possible de schématiser leurs positions autour de deux pôles. Il y a ceux qui conçoivent l’infini comme existant réellement, ils sont très minoritaires. Il s’agit des atomistes : Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce, certes immense poète latin, mais grec dans le domaine de la pensée. Et puis tous les autres se représentent l’infini comme n’ayant pas un statut pleinement réel, c’est le cas tout spécialement d’Aristote qui est celui qui a élaboré la nature de l’infini de la façon la plus complexe.

Pour les atomistes le cosmos est constitué d’une infinité d’atomes. L’infini existe bel et bien, il est la base de la réalité. Deux questions se posent alors : y a-t-il des limites à cet infini ? Et comment se fait-il que pour tous les grecs le cosmos soit limité et fini ? Cet infini est limité de la façon suivante : la division des atomes est impossible. On peut diviser tous les corps jusqu’à leurs constituants derniers, les atomes mais ceux-ci sont insécables. Nous avons là une limite absolue à l’aspect infini du monde [2]. C’est par cette caractéristique que nos “atomes” se distinguent des leurs, les nôtres sont divisibles [3]. Le mélange des atomes ne crée pas un seul monde car comme nous avons une infinité d’atomes il en résulte une infinité de mondes. Tous ces mondes sont séparés par du vide. Et voilà pourquoi notre monde est limité [4]. Il est séparé des autres mondes par un vide que l’on peut nommer “sidéral”. Cette cosmologie est à la fois grandiose et en même temps elle permet de comprendre la finitude de notre terre. Nous avons là une pensée d’une audace extrême et un résultat tout à fait conforme à la pensée de tous les grecs. Notre monde est fini au sein d’une infinité d’autres mondes !

Et pour l’ensemble des autres penseurs grecs notre monde est d’une nature limité. Cette conception est due à plusieurs raisons. Il y a d’abord l’état de la connaissance géographique. Même si les contrées connues des grecs sont déjà nombreuses, ils savent que leur savoir est limité. Ensuite, ils savent que la terre est un corps sphérique dont Ératosthène calcule le diamètre avec très peu d’erreur [5], il en résulte que la terre est un corps limité comme n’importe quel autre corps. De plus, il n’y a pas l’idée d’une profondeur temporelle, les représentations du temps demeurent largement cycliques et sont dominées par les conceptions mythologiques. La pensée historique en pleine constitution avec les œuvres d’Hérodote et de Thucydide n’est pas une pensée spéculative sur la nature et la durée réelle du temps et cela n’est pas non plus un thème philosophique bien que l’on trouve, chez Platon et Aristote des conceptions très percutantes sur la nature du temps qui vont permettre à Saint Augustin ses analyses magnifiques [6] sur la nature de celui-ci. Au-delà de ces raisons, les grecs considéraient la vie comme étant finie, ce qui est une banalité, mais les croyances en un au-delà n’étaient pas faites pour les enthousiasmer, la vie après la mort étant plus terrible que celle sur terre. Ils préféraient donc croire que la seule éternité possible était le souvenir qu’ils laissaient par leurs œuvres ou leurs actions. Mais il y plus, l’infini pour eux possède une dimension morale, il est de l’ordre du mal parce qu’il est de l’ordre de l’excès, de l’hubris, de la démesure. Ainsi le bonheur doit-il être atteignable durant cette vie or si vous le situez sous un horizon infini vous ne pourrez jamais l’atteindre et vous serez malheureux. La culture grecque est remarquablement homogène si on la saisit par rapport à la question de l’infini, celui-ci est irréel c’est-à-dire inatteignable et c’est pour cela qu’il faut l’éviter. Aristote va  tirer les conséquences de cette position jusque dans les problèmes économiques. Dans le très célèbre chapitre 9 du livre 1 de la Politique, il explique que la monnaie dans le commerce international est le principe et la fin de l’échange et : “dès lors cette sorte de richesse (..) est véritablement sans limites. [7]” L’accumulation de la monnaie est donc sans fin et par là elle est condamnée par Aristote car : “C’est une étrange richesse que celle dont l’abondante possession n’empêche pas de mourir de faim, comme cela arriva au fameux Midas de la Fable, dont la prière, cupide au-delà de toute mesure, avait pour effet de changer en or tout ce qu’on lui présentait[8].” Ainsi une accumulation sans fin de capital est-elle non seulement pensable mais elle a un début de réalisation dans l’Antiquité. Cependant elle est condamnable car elle ne permet pas d’atteindre le bonheur et elle met notre vie en danger. Si on ajoute à cela qu’Aristote condamne le travail salarié et le prêt à intérêt nous revoilà au cœur de notre crise financière. L’accumulation à l’aide des subprimes est une accumulation reposant sur une fuite infinie, c’est-à-dire sur un “infini irréel” en termes grecs. La leçon d’Aristote est que dans un monde fini, il ne peut pas y avoir d’accumulation à l’infini. Nous sommes au cœur de notre actualité !

 

  1. De l’infini réel.

Ce savoir antique sur l’infini va s’évanouir lors de la Renaissance et des Temps Modernes. Quelles raisons ont autorisé sa disparition ? Il y a eu une dilatation de l’espace avec la découverte de l’Amérique en 1492, puis le tour du monde par Magellan entre 1519 et 1522. Copernic accroît les dimensions de l’univers pour pouvoir soutenir que la terre n’en constitue pas le centre [9]. Et puis Galilée, en 1610, tournant son télescope vers le ciel, découvre un espace qu’il nomme “indéfini”. Il ne le nomme pas encore infini. Descartes franchira le pas. L’univers est reconnu comme infini, c’est-à-dire sans bornes. Nous voici dans notre univers. Le cosmos ancien a vécu. Seulement du point de vue religieux seul Dieu est infini, taxer l’univers d’infini n’est-ce pas un crime contre Dieu ? Giordano Bruno brûlé à Venise en 1600 pour avoir, entre autres, affirmé l’infinité du monde, a payé cette difficulté de sa vie. La solution va consister à distinguer entre deux sortes d’infini. L’infinité de l’univers dont on ne connaît  pas les bornes sera dénommé d’“indéterminé” ou infini d’“imagination”, etc. L’infini divin sera le seul véritable infini et comme Dieu est créateur de l’univers, il aura la paternité de l’univers “infini”. Mais alors se pose, comme pour les grecs, le problème de l’origine du mal. L’infini ne peut plus être l’origine du mal, de la démesure, de l’hubris puisque Dieu occupe la place de l’infini ! Dieu ne peut pas être l’origine du mal en tant qu’il est infiniment bon ! Il y a plusieurs voies de sorties pour échapper à cette difficulté, nous n’en signalerons qu’une. On la trouve chez Descartes et Leibniz. Elle consiste à temporaliser le problème. Le monde a été créé parfait par Dieu, mais il faut du temps pour développer ses perfections. L’idée d’un progrès des perfections donc d’une temporalité orientée vers le mieux et le bien apparaît. L’idée de progrès est donc une idée d’origine religieuse. Ce progrès va ainsi à l’infini, c’est-à-dire jusqu’à Dieu, jusqu’à la fin des temps, ce que l’on nomme en théologie la Parousie. La dimension théologique de l’idée de progrès va ensuite disparaître, cette idée deviendra laïque dans les philosophies de l’histoire, et surtout dans le marxisme et le socialisme. Une fois en possession de l’idée de progrès comme une idée qui peut s’appliquer à tous les aspects de l’univers et de la vie [10], l’accumulation sans fin du capital et le développement sans fin des techniques et des sciences deviennent des évidences. Si l’idée de progrès est universelle, il doit y avoir un progrès moral et politique de l’humanité. La révolution française est perçue, du moins à ses débuts, comme la réalisation de ce progrès attendu. Il y a un basculement des rapports entre le fini et l’infini : l’infini d’irréel devient réel et le fini, borne à ne pas dépasser, devient une limite à transgresser, l’hubris devient la norme ! Les européens entre dans un monde qui, vu de la pensée grecque, est totalement hubristique. Ce renversement a des conséquences dans tous les domaines, économique, scientifique, technique, politique, moral, etc. et celui-ci nous plonge dans la crise écologique contemporaine.

  1. L’infinité mortelle.

Peut-on redevenir grec ? Il ne le semble pas, du moins tout dépend comment on comprend ce possible retour. Sur le plan de la cosmologie, il est impossible de le redevenir, nous savons que l’univers est infini, en expansion, qu’il ne possède pas de centre, etc. la cosmologie grecque est morte mais encore faut-il s’entendre sur ce que cela signifie. On pense habituellement que la cosmologie de Ptolémée s’est effondrée avec celle de Copernic, l’héliocentrisme ayant remplacé le géocentrisme. Cependant il est demeuré des éléments de la cosmologie grecque jusque dans l’œuvre de Newton. La représentation grecque du cosmos utilise essentiellement la géométrie, des sphères, des cercles, des ellipses, etc. Une des caractéristiques de ces figures est que tous les éléments d’un cercle, d’une sphère, d’un triangle, etc. sont contemporains, ils existent en même temps, ils sont simultanés et dans des rapports invariables. Il s’agit de ce qu’on nomme la géométrie des solides pour l’essentiel celle d’Euclide. Dans l’univers newtonien, il est postulé que tous les éléments sont simultanés et que l’attraction universelle est instantanée. Pour accomplir un tel exploit il faut que l’attraction s’effectue à une vitesse infinie. Cette vitesse infinie est le corollaire de la simultanéité d’existence des éléments géométriques d’une figure. Ainsi le monde newtonien est encore grec en tant qu’il utilise une géométrie des solides [11]. Einstein explique qu’il existe une vitesse limite dans l’univers, celle de la lumière. L’infinité de la vitesse est donc une illusion, il faut du temps pour aller d’un point à un autre. C’est la fin du système de Newton et du primat grec de la géométrie des solides. La temporalité se retrouve au cœur de la cosmologie. L’univers a une histoire en tant que la vitesse y est toujours finie. Ainsi la dialectique entre l’infini et le fini semble sans fin. Dans cet univers notre terre redevient minuscule et la recherche de la simultanéité de tous ces points par la communication quasi instantanée [12] la rend encore plus petite. La terre est redevenue un monde clos pour parodier Koyré. Dans ces conditions, l’hubris retrouve toute sa négativité, la démesure toute sa folie. L’hubris, la démesure, c’est l’accumulation sans fin du capital, c’est l’exploitation de ressources finies comme si elles étaient infinies. Les civilisations meurent aussi de ne pas maîtriser leurs relations aux ressources écologiques. Jared Diamond en fait la démonstration avec les habitants de l’île de Pâques mais l’île de Pâques [13] dans l’océan pacifique est l’image de notre terre dans l’océan de l’univers. Ainsi dans le domaine des activités humaines, l’éthique grecque de la finitude, l’acceptation de la limitation de nos besoins et de nos désirs, doit être restauré.  

Revenir à la finitude est une obligation pour notre survie car comme le dit A. Koestler : “On n’a pas encore trouvé de pilule pour nous faire digérer l’infini”. Celui-ci est non seulement indigeste mais de plus mortel pour l’humanité.

 

Jean-Paul Leroux

 

[1] Jared Diamond, Ef ondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Coll. Folio essai, n°513.
[2] La raison profonde de cette impossibilité de division vient de ce que le modèle qui guide les atomistes est celui de la langue. La langue possède une structure que l’on nomme aujourd’hui la “double articulation”. Une phrase est décomposable en mots c’est la première articulation et chaque mot est décomposable en phonèmes, cela constitue la deuxième articulation. Mais les phonèmes eux-mêmes ne sont pas décomposables. Il y a donc de l’indécomposable. Les atomes sont les phonèmes de la réalité. La combinaison des atomes donne des choses, un ensemble de choses donne un monde.
[3] La meilleure preuve, hélas, en est la bombe atomique.
[4] Il y a une raison d’ordre ontologique à cette situation : tout ce qui existe ne peut exister qu’enclos dans des limites. Un étant illimité est impensable. Même notre univers aussi fantastiquement immense que le découvre les astronomes semble avoir une limite puisqu’il est en “expansion”. Être en expansion, cela signifie que nos limites s’élargissent de plus en plus. La difficulté de la représentation est que pour la cosmologie moderne, cette expansion se produit dans “rien”. Mais la pensée de ce “rien” demeure problématique.
[5] Eratosthène, géographe, mathématicien, directeur de la bibliothèque d’Alexandrie au IIIe siècle avant J.C, a calculé le diamètre de la terre à quelques centaines de km près.
[6] Cf. Saint Augustin, Les confessions, livre onzième.
[7] Aristote, La Politique, I, 9, 1257b 23.
[8] Aristote, La Politique, I, 9, 1257b 15.
[9] La publication de l’œuvre majeure de Copernic, De la révolution des orbes célestes, est de 1543.
[10] L’œuvre de Darwin, l’origine des espèces, va permettre de parler du progrès des espèces et, à ses épigones, de mettre l’homme au sommet de l’évolution !
[11] Les mathématiciens vont développer une géométrie générale qui ne sera plus seulement celle des solides, cela donnera naissance à la topologie. L’œuvre pionnière dans ce domaine est l’Analysis situs que Poincaré publie en 1895. La théorie de la relativité date de 1905.
[12] Nous visons entre autres, Internet, et les réseaux de satellites qui permettent l’existence des GPS, etc.
[13] Jared Diamond, Ef ondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Coll. Folio essai, n°513.

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