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« Les personnes et leur santé. » La Chronique philo de Jean-Paul Leroux

(Véritable introduction à notre Fête des alp’ternatives qui aura cette année pour thème « Prendre soin de la Santé », Jean-Paul Leroux s’interroge ici sur le lien entre ma santé et la santé. Lec)

Spinoza remarque que les hommes « tiennent pour bonheur d’avoir pu parcourir l’espace entier de la vie avec une Âme saine dans un Corps sain »(1). La santé est constitutive du bonheur. Prendre soin de la santé n’est donc pas une vaine occupation. Mais que signifie cette tâche au cœur de nos  préoccupations ? “Prendre soin de la santé”, n’est-ce pas une curieuse formule ? Ne puis-je pas seulement “prendre soin  de ma santé” ? Ne suis-je pas le premier responsable de celle-ci ? Pourquoi alors parler de la santé comme si c’était quelque chose qui avait une existence au-delà de ma santé, de notre santé ? Ma santé existe (ou pas si je suis malade) mais « La » santé existe-t-elle ? « La » santé peut-elle être malade ?

La dimension individuelle de la santé n’est pas contestable puisque, de fait, c’est toujours une personne qui est malade. Notre responsabilité par rapport à nous-mêmes, à notre santé est entière.  Après tout, il s’agit de nous. Personne ne peut être malade ou en bonne santé à notre place ! Il appartient à chacun d’entre nous de prendre soin de lui-même. Et cette tâche est complexe. Elle peut être une préoccupation permanente dans la recherche d’une nourriture « saine », d’une qualité de vie « saine ». Immédiatement, le problème se démultiplie à l’infini : qu’est-ce une nourriture “saine” ? Qu’est-ce qu’une qualité de vie “saine” ? Est-ce le bio ? Mais n’y a-t-il pas bio et bio ? Les normes de l’appellation bio sont-elles les mêmes selon les filières bio, en France, en Hongrie et ailleurs ? Et le bio peut-il nourrir toute la population mondiale ? Ne faut-il pas plutôt faire confiance aux producteurs locaux ? Mais lesquels, les bio, ceux qui pratiquent l’agriculture raisonnée ? etc… Et puis l’agriculture locale peut-elle nourrir toute la population locale de Gap, de Grenoble, de Marseille, de Paris, etc… Le questionnement une fois ouvert est sans fin. Le même processus questionnant a lieu avec la recherche de la qualité de vie saine. N’est-il pas clair que, normalement la vie à la campagne est plus saine que dans les villes ? Faut-il mettre toute la population à la campagne ? Mais alors y aura-t-il encore des campagnes ? Faut-il mettre les campagnes dans les villes mais où ? Sur les toits avec des passerelles entre les immeubles pour recréer les « jardins suspendus » de Babylone ?(2) Pourquoi pas. Mais alors nous voilà, bien loin de la prise en charge de la santé par chaque personne. Il nous faut maintenant une organisation collective de la ville, de la campagne, il faut convaincre les “amoureux” des rues de Paris que leur Paris doit se métamorphoser, les amoureux des campagnes que les campagnes deviennent des « villes », etc… Il faut changer les mentalités, nous sommes entré.e.s dans un processus dont on ne voit pas la fin… La dimension collective de la santé n’est pas contestable.

Bruno Latour, philosophe, anthropologue, sociologue, un des brillants penseurs contemporains, avoue que face au défi écologique nous avons été des enfants, il dit : “on est en guerre ! Le territoire est attaqué. Par exemple, Donald Trump nous impose son CO2, c’est une situation de guerre, il nous envahit avec une décision prise contre l’avis unanime des pays, à Paris, en 2015. Qu’est-ce qu’on fait ? ”(3) Notre atmosphère est comme l’eau du bocal d’un poisson rouge, mettez beaucoup de CO2 dans le bocal, ou dans l’atmosphère, à la fin, le poisson rouge meurt et c’est ce qui est en train de nous arriver ! Trump en renonçant aux accords de Paris a déclaré la guerre à notre santé et à notre vie. Par là, ma santé acquiert une dimension politique mondiale. En tant qu’asthmatique, je peux bien quitter la ville pour la montagne, vivre au dessus de 1000m, ne pas rouler en diesel, etc… Ce n’est pas cela qui arrêtera l’empoisonnement de l’air qui aggrave ma maladie avant de me tuer. Alors comment prendre soin de ma santé, disons de la santé de tous, soit de « La santé » tout simplement ?

Nous ne sommes pas des êtres simples, réductibles à une réalité et une seule. Lorsqu’on dit “un” individu, sait-on ce que l’on dit ? Ne devrait-on pas dire “je n’ai pas une identité mais une multitude”. Nous sommes  comme feuilleté.e.s, entre un corps sexué, un psychisme, une vie sociable (parenté, amitiés, travail, etc..), une vie  intellectuelle, une vie religieuse ou pas, membre d’associations, d’un État, une vie citoyenne et politique, une vie entre naissance et mort, etc… Et encore, cet entassement de feuillets n’est pas stable, l’un n’est pas nécessairement lié aux autres. Alors la santé dans ces conditions épouse ce que les philosophes nomment “la condition humaine”. Le dérapage vers la maladie peut venir de n’importe quel feuillet. Si je suis malade, et cela peut arriver, il faut un médecin avec tout ce qu’il y a derrière : formation, laboratoires (donc rapports à la recherche et au capital), instruments d’investigation (donc science et technologie), système de sécurité sociale (donc problème de la justice de l’égalité d’accès aux soins). S’il s’agit d’une épidémie, il faut des procédures d’alerte, de reconnaissance des virus et des microbes, des précautions collectives, des médicaments adaptés, etc… Si ma maladie est psychique qui va me soigner ? Vais-je ou pas me retrouver en prison?(4) Que deviennent les hôpitaux psychiatriques ? Se ressaisir de cette complexité, essayer d’en avoir conscience pour ne pas tomber dans le dogmatisme d’une seule approche, n’est-ce pas un peu l’objectif de toutes mise en perspective d’une réflexion sur la santé. Alors prendre soin de « La » santé, c’est nécessaire pour ma santé.

Jean-Paul Leroux

1- Spinoza, Éthique, 5, 39, scolie.

2- Les auteurs de science fiction et de BD, ont largement ouvert la voie à ce questionnement. Moebius avec l’Incal, Schuiten et Peteers avec leurs cités imaginaires et beaucoup d’autres…

3- Bruno Latour, propos tenus dans l’Express du 5 septembre 2018.

4- Plus du quart des personnes qui subissent une peine d’emprisonnement sont des personnes atteintes de troubles psychiatriques. Le premier janvier 2018 il y avait presque 70 000 personnes emprisonnées  (68974 exactement) donc environ 17500 personnes n’étaient pas dans un lieu approprié à leur santé !

 

 

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