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Impossibilité d’accoucher chez soi dans les Hautes-Alpes : entre désarroi et alternatives.

Après une dizaine d’appels infructueux, le couperet tombe. “Aucune sage-femme ne pratique les accouchements à domicile dans les Hautes-Alpes.” Plusieurs raisons sont évoquées par les praticiens. Ils est difficile de trouver une compagnie d’assurance qui prend l’accouchement à domicile en charge. Certaines ont dû faire face à une levée de bouclier de la part de pompiers ou du personnel des maternités des Hautes-Alpes, réticent à ce que des femmes accouchent chez-elles. “Dans le cas où accouchement se passe mal, il est important pour la survie du nourrisson de prodiguer des soins le plus vite possible en terme de survie. Nous sommes dans un département très enclavé, cela peut être dangereux quand une femme accouche à plusieurs trentaines de kilomètres du premier établissement de santé”, explique un gynécologue résolument opposée à ce procédé, pourtant de plus en plus populaire – selon les associations plus de 3000 naissances se déroulent à domicile chaque année. Des arguments qui ne suffisent pas à dissuader les futures candidates. “On reçoit environ trois ou quatre appels par semaine de jeunes femmes qui ont choisi ce procédé pour accoucher”, détaille Laurianne, sage-femme.

40647622520_9dd99606ce_bPour Paule Boufferet, présidente du collectif de défense de l’accouchement à domicile la raison de cette absence d’offre vient avant toute chose de la capacité des réseaux de professionnels de santé à entendre, comprendre et accueillir cette attente. Ce qui explique d’ailleurs la coexistence des offres sur un même territoire : les professionnels qui co-construisent l’offre de soins territoriale sont sensibilisés à cette demande. Ils en débattent, ils l’organisent et ils en font concrètement l’expérience.” le gynécologue, opposé à l’accouchement à domicile, acquiesce : “Dans les Hautes-Alpes, cette question est peu débattue pour les raisons que j’ai évoquées. Et aussi parce que peu de sages-femmes souhaitent prendre cette responsabilité.” Or, c’est là que le bât blesse pour Paule Boufferet : “S’il y a une volonté bien présente d’adapter l’offre de soins aux besoins multiples des femmes et de travailler ensemble, il y a aussi des zones où certains professionnels travaillent complètement à contre-courant en ignorant la réalité de ces demandes et font en sorte de priver les femmes de cette possibilité en exerçant toutes les pressions possibles sur les sages-femmes pour les amener à cesser leurs activités. Le plus dramatique, c’est quand on voit une région entière qui pouvait être très dynamique grâce à plusieurs sages-femmes présentes sur le territoire vidé de son offre de soins en quelques mois.”

C’est le cas d’Elsa, parisienne qui a suivi son compagnon pour s’installer dans les montagne du Dévoluy. “Je savais que je voulais accoucher chez moi avant même de savoir si je voulais des enfants”, plaisante-t-elle. La jeune fille remue ciel et terre pour pouvoir réaliser son souhait : “J’ai passé quarante-cinq coups de fils en essayant de ne pas me démoraliser à chaque refus, mais il a bien fallu que je me fasse une raison.” En vivant à plus d’une heure de route de la première maternité, sa plus grande peur est d’accoucher dans sa voiture, sur la route. “Je crois que j’ai été traumatisée par un fait-divers : une femme à Briançon a failli accoucher dans son véhicule car elle était bloquée par la neige.” Rien n’est mis en place pour aider les femmes qui vivent loin de leur lieu d’accouchement. “Voilà, je préférerais accoucher au chaud plutôt que seule, bloquée quelque-part.”

8359854066_5c9e3f8ae7_o.jpgDeux jours après son témoignage, une seconde Haut-Alpine accouchait entre chez elle et l’hôpital, par manque de temps pour se rendre dans l’établissement. Pour Paule Boufferet, cet enclavement pourrait en partie expliquer que l’accouchement à domicile ne soit pas accessible dans une partie du département : “Le paysage d’un territoire est à prendre en compte pour réfléchir à y développer l’accouchement à domicile”, explique-t-elle. “Certaines zones présentent des difficultés : leur enclavement, le réseau routier et les difficultés de circulation, les conditions météorologiques selon les périodes de l’année, la distance qui sépare un domicile d’une maternité ayant les équipes et les équipements adéquats pour la prise en charge.” Mais selon elle, c’est un problème qui doit être envisagé dans sa globalité : un territoire enclavé, mal desservi au niveau des infrastructures et établissements, c’est un problème qui ne concerne pas seulement les femmes qui accouchent à domicile ni même seulement les femmes enceintes.

Cléo, qui vit du côté d’Embrun, n’a pas voulu retourner à la maternité après son premier accouchement. “Je crois que j’étais très vulnérable, et je ne me suis pas sentie rassurée par le personnel médical.” Elle décrit un personnel excédé lorsqu’elle pose de nombreuses questions, des injonctions pour nourrir son enfant au sein alors qu’elle veut lui donner du lait en poudre ou encore une obligation de sortir alors qu’elle aurait souhaité rester plus longtemps à l’hôpital. “J’étais en détresse psychologique, j’ai fait une petite dépression après.” A nouveau enceinte, elle ne veut pas revivre ce “calvaire” : “La sage-femme à domicile, c’était surtout pour avoir un rapport de confiance. Etre entourée juste de quelqu’un qui me connaît pendant mon accouchement, qui m’a suivie pendant toute la grossesse.” La jeune fille, qui est sans emploi, a décidé de retourner vivre chez ses parents, originaires du Limousin, le temps de la grossesse. “Je préfère m’éloigner de mon compagnon, plutôt que de vivre un nouvel-accouchement en structure”, détaille-t-elle, en regrettant l’absence de sage-femme qui pratique l’accouchement à domicile. Son amie – rencontrée sur un forum Internet – avait le même projet après que le personnel soignant ait refusé de prendre en compte sa douleur, due à une hémorragie interne. Devant l’absence d’offre, elle s’est résignée.

Une résignation que Paule Boufferet qualifie de difficile : “Il y a un travail de deuil à faire. Non pas tant de son accouchement, que d’aucuns qualifieront de fantasmé, mais le deuil de l’écoute et du respect de ses besoins initiaux ; et ce, quand bien même donc la femme pourrait bénéficier d’un accompagnement de qualité en structure. Ça peut être très violent à vivre, surtout quand la femme n’aura pas trouvé l’accompagnement qui lui aurait été nécessaire pour mener son projet de naissance dans une nouvelle direction.” Karine a eu la chance d’accoucher chez elle, il y a quelques années. “La sage-femme qui m’a suivie est partie à la retraite peu après.” Malgré le courroux de ses proches, paniqués à l’idée qu’elle accouche seule, la jeune fille n’a pas flanché. “J’ai créé un lien de confiance avec ma sage-femme et du coup je n’ai pas appréhendé d’être seule.” Elle se souvient d’un moment magique – malgré la douleur – entourée de son compagnon. “Je n’ai pas été infantilisée, j’ai surtout apprécié pouvoir tout gérer de A à Z, sans qu’on me dise quoi faire.” Pour sa deuxième grossesse, qu’elle envisage, elle n’a le choix que de se tourner vers une structure hospitalière. “Cela me fait beaucoup réfléchir quant à l’idée d’avoir un deuxième enfant”, soupire-t-elle. Une appréhension que Paule Boufferet comprend : “C’est la roulette russe. Pas seulement du fait des équipes ou de la « mentalité » de la structure au demeurant. On peut être extrêmement bien accompagnée en maternité, pendant la grossesse et l’accouchement et ce quels que soient la taille ou le niveau de l’établissement.”

Licia Meysenq

(Cet article, issu d’un travail d’enquête dans les Alpes du Sud et élément d’un dossier plus large, nous permet notamment d’enrichir les échanges de notre Fête des Alp’ternatives qui aura pour thème « Prendre soin de la santé » )

Article sur le Management : https://alpternatives.org/2018/09/19/management-hospitalier-management-de-crise/

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