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“L’hôpital crève, et nous on crève avec !”

Dans un hôpital des Alpes, un déficit dans la trésorerie a entraîné des coupes budgétaires drastiques. En première ligne : les postes de soignants, supprimés à la pelle. Qu’ils soient infirmiers ou agents d’entretiens, médecins ou aides-soignants, tous souffrent de ne plus pouvoir exercer leur travail dans des conditions décentes, au détriment de la dignité des patients.

“En route pour le travail, je tremblais. Je tremblais tellement que j’ai dû me garer, mes mains n’arrivaient plus à tenir le volant. Arrêtée sur le bas-côté, j’ai tout vomi.” C’est pleine de culpabilité que Laure* raconte son burn-out. La jeune infirmière a pourtant “tout tenté”, pour s’accrocher le plus longtemps possible. “Abandonner le navire, c’était impensable pour moi, j’avais l’impression de déserter.” Alors qu’elle n’arrive pas à relever un patient tombé de son lit, elle craque nerveusement. “On m’ a descendue direct jusqu’à l’étage des urgences, et je n’ai plus pu reprendre le travail.” Enroulée dans un pull en ce début d’automne, la jeune fille s’interroge sur son avenir : “Je n’ai plus envie de faire ce métier. Pourtant il y a une dimension qui me plaît beaucoup : l’idée d’être proche du patient, d’aider à guérir. Mais cette dimension est devenue minoritaire, on n’a plus le temps. Je pense me résigner à partir.”

Un délégué syndical de l’hôpital acquiesce. “Nous avons traité quatre cas de burn-out reconnus en un an, mais il y en a plus”, estime-t-il. “On flirte avec le burn-out tous les jours.” S’asseoir et pleurer contre un mur, s’écrouler par terre dans un couloir, vivre des moments d’extrême violence ou faire un malaise : ces scènes font désormais partie du quotidien des soignants. “Et nous, on lutte pour faire reconnaître ces accidents comme accidents du travail. Et la direction fouille parfois illégalement dans la vie privée du personnel pour dénier cette réalité. c’est le cas pour quelqu’un qui aurait déjà connu un épisode dépressif par exemple.”

Les soignants interrogés sont unanimes : les conditions de travail se sont fortement dégradées ces cinq dernières années. En cause, le déficit important de l’hôpital, à la suite de coûteux travaux de rénovation : “L’Agence Régionale de Santé nous demande 1,5 million d’euros d’économie”, reprend le délégué syndical, lui-même soignant, “et le personnel représente 70% du budget global de fonctionnement, qui est de 120 millions d’euros par an.” Pour économiser, la direction n’hésite pas à pousser les employés les plus âgées vers la retraite : “Certains aides-soignants partent avec seulement 800 ou 900 euros de pension, avec un forcing clair.” Les recours aux contrats courts se multiplient : l’hôpital compte environ 150 CDD et “certains enchaînent 20 ou 25 contrats sur trois ans.” Mais surtout, de nombreux services suppriment du personnel : selon un document que nous avons pu consulter, 70 postes ont disparu en quatre ans. Avec parfois des conséquences dramatiques sur les soignants et les patients.

Personne n’a pris le soin d’annoncer

à Thomas que son poste allait être supprimé

Devenir aide-soignant, c’était la vocation de Thomas* : “Quand j’étais plus jeune, je faisais des ménages chez des personnes âgées. Quelquefois, les aides-soignants à domicile n’avaient pas le temps de faire leur travail correctement, alors je donnais un coup de main.” Le trentenaire raconte, dans son jardin, ses années de travail : la découverte d’un nouveau service, la peur de ne pas être à la hauteur, la confrontation à la fin de vie, la camaraderie franche avec les collègues. Un travail qui l’épanouit, jusqu’à ce que la machine se grippe.

19990998342_f0ff770481_oDans son service de nuit, en 2011, il y avait deux infirmières et deux aides-soignants pour 37 malades. “C’était plutôt confortable, on avait le temps de travailler correctement.” En 2017 un poste d’aide-soignant est supprimé. “On a tous joué le jeu de la direction, alors que ma charge de travail a doublé.” Thomas court partout pour pouvoir s’occuper de tous les patients : “Les infirmières essayaient de se débrouiller seule pour certains gestes techniques afin de me décharger, mais c’était compliqué.” Nouveau coup dur un an plus tard : le poste de Thomas, qui assurait une nuit entière, est remplacé par un mi-temps. “J’ai appris qu’on avait proposé à des étudiants de nous remplacer. On leur a dit que s’ils acceptaient de travailler une demi-nuit à l’hôpital, ils auraient plus de chance d’être embauché par la suite.”  Des contrats précaires, qui durent parfois de un à quatre jours selon nos sources. Proposés à des personnes en école d’infirmières, la demi-nuit est payée environ trente euros. Thomas, lui, apprend sa mutation de manière impromptue, par des collègues : “J’apprend qu’on va me changer de service quinze jours avant. Et personne n’est venu me voir pour prendre le soin de me l’annoncer.” Le soignant peine à retenir ses larmes. “C’est moi qui ait dû appeler la cadre supérieure : ‘Alors comme ça je change de service ?’ Elle m’a répondu que c’était vrai, qu’il fallait faire une lettre de souhaits.” Une façon abrupte de partir, pour quelqu’un qui a connu dix ans de service. Dans une petite lettre d’adieu, punaisée dans la salle de repos, Thomas remercie les autres soignants, une “famille” qui l’a accompagné dans tous les moments importants de sa vie et rendu ses nuits de travail moins solitaires. Un cap compliqué à passer.

Quand la charge de travail est lourde,

l’esprit d’équipe se perd facilement”

Pourtant, les derniers moments dans son service restent difficile : “C’est un métier où il y a beaucoup d’humain : quand la charge de travail est lourde, l’esprit d’équipe se perd facilement.” Des conflits surviennent et enveniment la situation : “A la fin, quand tout se dégradait, j’ai assisté au manque de savoir vivre. Plus personne ne vidait les bassins plein d’urine de patients”. Il repense aux salles de détente du personnel, dans lesquelles rien n’est débarrassé, par manque de temps, parce que les conditions se dégradent. “J’ai fini par écrire en gros sur une feuille ‘La bonne est morte’ et puis j’ai laissé ça au milieu de la pièce, parce que j’en pouvais plus”, sourit-il.

Corinne*, infirmière d’un autre service, déplore également cette perte de solidarité. Elle a, tout tenté pour alerter tout le monde sur les conditions de travail à l’hôpital. “Mais je me suis sentie très seule”, confie-t-elle. “Il faut refaire corps avec nos équipes pour réussir à lutter, mais vu notre état de fatigue, c’est difficile de fédérer”. Des idées, Corinne n’en manque pas. Elle n’a pas hésité à planter un piquet de grève devant l’entrée de l’établissement. Mais voilà, elle assure seule la charge de travail d’au moins deux personnes et ne supporte plus de “crever là, la bouche ouverte”. Celle qui a l’impression d’avoir pris dix ans en deux ans n’est pas loin de se résigner : “J’ai essayé de sauver l’hôpital mais maintenant, c’est moi qu’il faut que je sauve”.

doctor-1-1518259Parce qu’à force d’économies de bout de chandelle, le travail est devenu usant, voire dangereux. La nuit, Corinne gère seule 19 patients. “Du coup, on ne fait plus que l’essentiel.” Alors qu’avant, il était habituel de faire quatre à cinq tours dans les chambres

pour changer les malades, désormais, il n’est pas rare de n’en faire que deux. “Dans certains services, certains patients restent cinq heures plein de merde”, dénonce un autre soignant qui veut garder l’anonymat. “Dégoûté”, il refuse de s’exprimer avant d’ajouter : “Un jour, un patient va crever par manque de soin et peut être que là, la direction réagira.”  

“Quand je termine à six heures – enfin façon de parler parce qu’on ne termine jamais à l’heure – je suis totalement à plat”, détaille Corinne. Un autre infirmier a régulièrement des “courbatures” à force de travailler à flux tendu : “Je cours tout le temps. J’ai à peine le temps de m’arrêter dans les chambres, à ce rythme là, j’ai l’impression de m’entraîner pour courir un marathon.” “Je me souviens de l’époque où la nuit, j’avais le temps de servir des tisanes aux patients, c’est vraiment lunaire”, confie Thomas. Lui aussi a pris l’habitude de courir : “Le matériel manquait, il fallait aller chercher de quoi soigner les gens dans les autres services. C’est super, l’hôpital fait des économies sur la lingerie, les patients n’ont plus de draps, et toi au lieu de pouvoir t’occuper d’eux, tu cours pour en trouver. On a vraiment trop fermé nos gueules.”

“Il faut revoir votre conception du soin”

Pourtant, tous les soignants parlent de leur “envie de bien faire” pour aider les patients. “La direction en joue”, confie Corinne. “Ils voient qu’on donne tout et qu’on va bien au delà de nos prérogatives pour aider les autres.” Des heures travaillées en plus, un médicament donné pour soulager, ou une simple présence. Un constat partagé par Thomas : “Moi je m’en fiche de flinguer mon dos pour remonter un patient qui se sent mal. Parce que c’est notre devoir d’aider les autres.” Malheureusement, les étudiants n’ont connu que cet état des choses là. “On les forme à être de bons techniciens, mais tout ce qui tourne autour de l’humain n’est pas pris en compte”, avoue un formateur.

Lors d’une réunion avec le personnel, le mot est lâché par un encadrant : il incombe aux soignants de “revoir leur conception du soin”. C’est, à demi-mot, demander de sacrifier le confort des patients. “J’ai été bouleversé par cette phrase, ça touche à toutes mes valeurs professionnelles”, s’emporte Thomas. Lui et d’autres évoquent la possible mise en danger d’autrui et les manquements de surveillance qui pourraient résulter de cette évolution. Dans certains services où les effectifs sont limités, on craint le jour où deux patients auront besoin d’une réanimation en même temps : l’opération nécessite au moins deux soignants. Faudra-t-il choisir qui sauver ? “C’est difficile d’aller au travail quand cette responsabilité nous plane dessus.” Laure, dans sa longue reconstruction après son burn-out, essaie de mettre de la distance. “Je rêve encore que je laisse mourir un patient, parce que je met trop de temps à arriver pour le sauver.” Selon une personne syndiquée, ce risque est réel : “C’est une insécurité du travail, une augmentation du risque due aux volontés d’économie.

Des conséquences multiples sur les patients

Anna est légèrement gênée d’évoquer l’hospitalisation douloureuse de sa grand-mère. Les sonnettes auxquelles elle n’avait pas de réponse, la ténacité dont il fallait faire face pour obtenir un verre d’eau. Jusqu’aux derniers instants, où une infirmière lui fait comprendre que la mort brutale de celle-ci pourrait être due à un manquement de surveillance. Elle a renoncé à se plaindre : “creuser ne ferait que fragiliser encore plus le personnel soignant, se plaindre ne la ramènerait pas.” Pour Thomas, les conséquences sur les patients sont nombreuses. “Le manque de soin, ça dégrade leurs conditions de santé. On voit que certains ont des escarres, alors qu’ils ne devraient pas en avoir. Si on ne les relève pas, ils restent au fond du lit, ce qui les rends grabataires. D’autres ne mangent pas, parce qu’il y a énormément de repas à servir et peu de temps. Enfin, une partie ne peuvent, par exemple, pas voir de kinésithérapeute parce qu’ils sont aussi en sous effectif. “Moi je me sens obligée de leur dire à quel point c’est la merde, de justifier pourquoi je mets dix minutes à venir quand un patient sonne.” Lors de son récent passage à l’hôpital, Michel remarque cette absence de personnel : “il y a vraiment moins de monde. J’avais été pris en charge il y a cinq ans et c’est le jour et la nuit : plus personne ne fait de ronde dans le couloir, le médecin passe désormais seul et tout le monde court.” L’homme continue de soulever le professionnalisme et la bonne humeur des équipes. “Un soignant avait l’air particulièrement éprouvé lors d’une ronde. Je lui ai proposé de s’asseoir pour récupérer, il m’a dit que j’étais le premier patient à le lui proposer.”

5149648346_22efbe6951_oDe nombreux médecins souffrent eux-aussi de la dégradation des conditions de travail et de l’impact sur les patients. “On nous demande toujours d’en faire plus avec moins de moyens”, ironise l’une d’entre-elles.  “On est en lutte perpétuelle pour prendre en charge correctement nos patients.” Elle pense à un homme qui devait bénéficier d’une chimiothérapie le lendemain de notre entretien mais qui, faute de moyen, doit attendre cinq jours supplémentaires. Le personnel vient à manquer dans tous les services, ce qui entraîne des fermetures de lits : “Il n’existe pas un weekend sans qu’on réduise le nombre de lits dans mon service”, détaille-t-elle. “Maintenant, on se bat pour ne pas prendre un patient, parce qu’on n’a pas de place.”

Le personnel ne pouvant plus consacrer du temps aux personnes avec de gros besoin, notamment au niveau du change : “On se retrouve avec des patients qui n’ont rien à foutre à l’hôpital parce que les cas qui ont besoin d’une prise en charge ne peuvent pas l’avoir”. La praticienne évoque aussi les traitements qui ne peuvent plus être pris en charge. “On est obligé de prioriser certains type de maladie. Maintenant, pour des actes qu’on pratiquait avant, on dit aux gens allez à Marseille et faites vous rembourser l’aller-retour.

Cette médecin spécialiste reste amère quand elle raconte les décisions s’appliquant à son service pour lesquelles elle n’a pas été consultée, tout en restant responsable. Et évoque aussi la pression “à devenir rentable” : “Il faut, pour l’administration, produire plus et dépenser moins. Mais les patients ne sont pas des produits. Ils ne sont pas malade parce qu’ils le veulent. C’est illogique de vouloir créer une activité là-dessus.” Elle a fini par démissionner de la tête de son service, dans l’espoir d’alerter sur la situation. “Ma démission n’a pas eu d’impact.” Fatiguée de lutter, à la manière d’un Don Quichotte contre des moulins à vent, la praticienne s’est résignée à attendre la retraite. Laure, elle, veut se reconvertir dans la vente, le plus loin possible de la santé. Corinne – qui a peur d’y laisser sa peau – envisage de devenir infirmière scolaire, même si elle avoue trop aimer ce qu’elle fait. Quant à Thomas, il a été muté dans un nouveau service, plus fonctionnel, qui bénéficie de nombreuses subventions : Je reprend goût à mon métier. J’ai du relationnel, et physiquement je récupère.” Il a enfin cessé d’avoir mal, alors qu’une contracture qu’il s’était faite en relevant un patient l’avait mené droit aux urgences.

 

Licia Meysenq

 

(Cet article, issu d’un travail d’enquête dans les Alpes du Sud et élément d’un dossier plus large, nous permet notamment d’enrichir les échanges de notre Fête des Alp’ternatives qui aura pour thème « Prendre soin de la santé » )

Article sur le Management : https://alpternatives.org/2018/09/19/management-hospitalier-management-de-crise/

Article sur l’accouchement : https://alpternatives.org/2018/09/20/impossibilite-daccoucher-chez-soi-dans-les-hautes-alpes-entre-desarroi-et-alternatives/

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