A la une

Un changement de stratégie : l’exemple d’Engels en 1895.

« Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes avant que la discussion nous ait éclairé sur ce qu’il y a à faire. Une des qualités encore qui nous distingue entre tous, c’est que nous savons tout à la fois faire preuve d’une audace extrême et n’entreprendre rien qu’après mûre réflexion » Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio classique, Paris, p. 155.

« Après chaque échec, la tentation existe de refuser le débat et de s’abîmer dans l’action. Le PCF l’a fait longtemps après 1978, il a brocardé les critiques, dénoncé les « bavardages » et opposé la lutte à la réflexion. On sait ce qui lui est arrivé au bout du compte. La méthode est commode : elle évite d’interroger les stratégies, de remettre en question des directions et de rassurer le corps militant. L’action plutôt que la discussion…

Que le combat ne doive pas cesser, contre tout ce qui tire la société vers le bas va de soi. Mais comment ne pas se demander pourquoi la lutte ne réussit pas, ou en tout cas n’y parvient pas assez ? Continuer comme si de rien n’était, en craignant de remettre en cause l’existant, revient à courir le risque de reproduire les mécanismes politiques de l’échec ? » Roger Martelli, Regards, site internet, juin 2019.

« A titre d’exemple, avons-nous en tant qu’Ensemble ! vraiment discuté du projet de fond de la France Insoumise tel qu’il est donné dans L’avenir en commun ? Et que dire des discussions sur la nature du programme décliné pendant plus de trois heures par Mélenchon sinon qu’il est resté simplement comme un moment de campagne électorale et qu’il n’a pas donné lieu à un débat dans Ensemble ! Ceux qui auraient pu le mener étaient déjà à la manœuvre dans la FI. Rouvrir un horizon d’espérance, c’est rechercher le juste rythme entre précipitation et procrastination. Nous avons au moins deux ans sans élection pour nous livrer à cet exercice. » Jean-Paul Leroux, 18 août 2017, in Ensemble doit persévérer dans son être, texte publié  lors des débats de l’automne 2017 (1).

Engels tire le bilan des luttes de classes qui se sont déroulées en Europe au cours du XIXème siècle dans sa préface aux Luttes de classes en France de Karl Marx et il en conclut à la nécessité d’un changement de stratégie. Se poser la question de la stratégie et de son changement n’est donc pas un exercice vain mais une nécessité vitale si l’on en croit Engels.

Pour opérer un tel changement de stratégie, il faut prendre conscience du caractère périmé des modes antérieurs de luttes et proposer d’autres façons de combattre et donc une autre stratégie. L’impasse dans lequel se trouve le prolétariat après les défaites de de 1849 et de la Commune nécessite de repenser les conditions de l’affrontement entre classes. Voici comment il présente cette situation :

« Après les défaites de 1849, nous ne partagions nullement les illusions de la démocratie vulgaire groupée autour des Gouvernements provisoires in partibus. Celle-ci comptait sur une victoire prochaine, décisive une fois pour toutes, du « peuple » sur ces « oppresseurs », nous sur une longue lutte, après l’élimination des « oppresseurs », entre les éléments antagonistes cachés précisément dans ce « peuple », la démocratie vulgaire attendait le nouveau déclenchement du jour au lendemain ; dès l’automne 1850, nous déclarions que la première tranche au moins de la période révolutionnaire était close et qu’il n’y avait rien à attendre jusqu’à l’explosion d’une nouvelle crise économique mondiale. C’est pourquoi nous fûmes mis au ban comme des traîtres à la révolution par les mêmes gens qui, par la suite, ont fait presque sans exception leur paix avec Bismarck, pour autant que Bismarck trouva qu’ils en valaient la peine.

Mais l’histoire nous a donné tort à nous aussi, elle a révélé que notre point de vue d’alors était une illusion. Elle est encore allée plus loin : elle n’a pas seulement dissipé notre erreur d’alors, elle a également bouleversé totalement les conditions dans lesquelles le prolétariat doit combattre. Le mode de lutte de 1848 est périmé aujourd’hui sous tous les rapports, et c’est un point qui mérite d’être examiné de plus près à cette occasion. »

Le mode de lutte de 1848 est périmée en conséquence Engels entreprend d’expliquer pourquoi et surtout il va indiquer au cours de cette préface le mode de lutte nouveau qui découle des modifications des conditions historiques.

Il explique qu’après la Commune le centre de gravité du mouvement ouvrier européen bascule de la France vers l’Allemagne à cause de la saignée de 1871. Alors  « qu’en Allemagne, où l’industrie favorisée en outre par la manne des milliards français, se développait vraiment comme en serre chaude à un rythme toujours accéléré, la social-démocratie grandissait avec une rapidité et un succès plus grands encore. Grâce à l’intelligence avec laquelle les ouvriers allemands ont utilisé le suffrage universel institué en 1966, l’accroissement étonnant du Parti apparaît ouvertement aux yeux du monde »  (..) En montrant à leurs camarades de tous les pays comment on se sert du suffrage universel, les ouvriers allemands avaient fourni une nouvelle arme des plus acérée. » Et « Ils ont transformé le droit de vote, selon les termes du programme marxiste français(2) de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation. » Les succès furent tels qu’Engels écrit : « Et c’est ainsi que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action légale que de l’action illégale de Parti ouvrier, du succès des élections que de ceux de la rébellion. » Il ajoute : « L’ironie de l’histoire mondiale met tout sens dessus dessous. Nous les « révolutionnaires », les « chambardeurs », nous prospérons mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement ».

En résumé, Engels considérant que la Commune ruine définitivement l’insurrection dans les villes modernes et loue le changement de stratégie, le prolétariat passe ainsi de la lutte insurrectionnelle à la lutte par des moyens légaux et tout spécialement par le suffrage universel. On a un changement complet de stratégie. Il s’agit maintenant de conquérir l’État par des moyens légaux pour permettre au prolétariat d’accomplir sa mission historique, supprimer l’exploitation capitaliste. Engels tirent le bilan des luttes et des stratégies ayant eu cours sur plus de 50 ans et en conclut au développement d’une nouvelle stratégie, déjà vérifié par l’expérience du Parti ouvrier allemand. Il met en place les fondements de ce qui finira par devenir la stratégie de toute la gauche et plus spécialement de la « social-démocratie » contemporaine.

Il faut remarquer qu’Engels, lui n’hésite pas, à présenter comme stratégique des modalités politiques créées par la bourgeoisie. Avec le suffrage universel, nous sommes, d’un point de vue marxiste, dans une structure politico-juridique, soit dans la superstructure. Et c’est à ce niveau qu’il situe la faiblesse de ses adversaires et promeut une stratégie qu’il pense victorieuse à terme. Mais il y a plus, dans son dernier paragraphe, il parle d’une révolution précédente, celle qui eu lieu au 3ème et 4ème siècle, la subversion de l’Empire romain par les chrétiens qui aboutit à ce que le christianisme devint religion d’État. Cette fois ce ne fût pas le politico-juridique qui provoqua une révolution, mais une organisation qu’il taxe du nom de « dangereux parti révolutionnaire », c’est-à-dire l’Église, soit une organisation « idéologique » qui avait su adopter une stratégie de conquête de pouvoir, et qui est toujours debout malgré ce que Max Weber nomme « le désenchantement du monde ». On ne peut qu’admirer l’immense liberté de penser d’Engels qui ne formate pas ses analyses au modèle standard d’un marxisme ossifié. Mais quel est le bilan de cette nouvelle stratégie qu’il s’efforce de penser ?

Cette stratégie est en échec. Jamais le suffrage universel n’a permis d’atteindre les objectifs que fixait Engels. La prise de pouvoir par les urnes a permis des « avancées sociales » importantes dans nos pays européens mais le cœur du problème, l’existence du système capitaliste n’a pas même été ébranlé par les crises économiques qui auraient dû précipiter sa fin (3).  Or, la crise écologique, crise mondiale, nécessite impérativement la fin de l’accumulation à l’infini du capital, la fin de la croissance illimitée dans un monde fini, la fin de la fabrication de besoins inutiles dans un monde où le nécessaire risque bientôt de manquer. Air, eau, sol(4), deviennent impropre à la consommation, à la production agricole. Déjà l’on meurt de pollution, déjà la Méditerranée, cimetière des migrant.es, est en train de devenir aussi un cimetière de plastique où la vie marine, elle-même est menacée, un symbole des impasses et des crises de la politique de la mondialisation financière avec pour finalité la mort de l’humanité.

Changer de stratégie est ainsi l’impératif central de la possibilité non seulement de la révolution mais de la survie même des humain.es.

Il nous faut reprendre le chantier selon la méthode d’Engels. Le mode de lutte qu’il propose en 1995 « est périmé sous tous les rapports, et c’est un point qui mérite d’être examiné de plus près à cette occasion », pour reprendre son expression.

Si dans les années 1958  à 2001, l’abstention dépassait rarement les 30 %, avec des scores en dessous de 20 % pour les présidentielles, ce n’est plus le cas. Après 2000, sauf pour les présidentielles, les scores de l’abstention se situent au delà de 35 % dans le meilleur des cas et jouent depuis 2015 en moyenne avec les 50 %, voire dans certains cas les 60 % (5).  Il y a un réel abandon, voire un rejet du suffrage universel. Tout se passe comme si celui-ci se survivait. Nous sommes bien dans une impasse du mode de lutte promu par Engels. L’assise des élus va ainsi en se minorant. Le système politique (toutes organisations incluses) constitue une oligarchie. L’ensemble des membres des organisations politiques ne dépasse pas le million de personnes dans un pays de  plus de 66 millions de personnes ! Or, Engels remarquait, « Le temps des coups de main, des révolutions exécutées par de petites minorités conscientes à la tête des masses inconscientes, est passé. Là, il s’agit d’une transformation complète de la société, il faut que les masses elles-mêmes y coopèrent, qu’elles aient déjà compris par elles-mêmes de quoi il s’agit, pour quoi elles interviennent. » Si par masse nous entendons simplement le très grand nombre, il est net que celui-ci commence à faire défaut à la stratégie de conquête de l’État par les urnes. La social-démocratie a montré à l’envie que ce sont les structures de l’État qui ont transformé les « révolutionnaires » en gestionnaires des intérêts de la bourgeoisie. Les urnes ont joué le rôle de sélection des meilleures candidats à la gestion du néolibéralisme. Les masses se sont dissoutes et selon un commentateur récent la France ne constitue plus qu’un « archipel »(6) divisé. La dispersion des « masses » ne permet plus de penser que la conquête de l’État, puisse pour un projet révolutionnaire, passer par le suffrage universel.

Dans le même temps, les luttes, quoique souvent minoritaires, sont récurrentes dans notre pays.  Dans les dernières en date, celle des Gilets Jaunes montre à l’évidence le rejet des partis, le rejet de la représentation, le rejet du jeu politique traditionnel. Ce mouvement constitue par lui-même un « archipel » de ronds points, plein de tensions et de contradictions. Cependant, il s’inscrit dans la volonté de reprendre en main ses propres affaires. Il appelle à une autre démocratie dont l’emblème est le RIC. Cette volonté de redevenir maître de son destin alimente, à des degrés divers toutes les luttes contemporaines. Elle vise à instituer de nouvelles modalités de pouvoirs. Un observateur aussi averti que Dominique Rousseau le souligne : « Partout, des conseils de quartier, des collectifs de citoyens se forment : les pétitions se multiplient sur tous les sujets appelant à voter ou ne pas voter telle ou telle loi : certains élus conscient du changement d’époque, organisent des consultations par internet avant le vote d’une loi. Toutes ces initiatives manifestent l’énergie sociale, la vitalité politique de la société.. »(7).

Dans le temps où le système représentatif est en crise, la société civile indique une orientation politique nette, celle stratégique d’une reconquête du pouvoir politique par chacune et chacun. Cette orientation stratégique nous pouvons la nommer Révolution démocratique. Elle implique une sortie de la représentation(8), une révolution démocratique de toutes les institutions actuelles tant au plan politique qu’au plan économique. Au niveau économique, cette révolution institutionnelle se nomme déjà autogestion. Au niveau juridico-politique, Dominique Rousseau parle d’Assemblée de citoyens qu’il distingue soigneusement de l’Assemblée nationale actuelle. Nous préférons parler de démocratie directe pour indiquer qu’il faut tout reprendre sur de nouvelles bases. Repenser totalement les institutions politiques telle est la tâche stratégique prioritaire de l’heure si nous voulons changer de logiciel et arriver à être à la hauteur des tâches de notre temps.

Jean-Paul Leroux

   20 juin 2019

  1. Il n’est que trop temps de sortir de la  procrastination !
  2. Il s’agit du programme du Parti ouvrier français qui avait été élaboré par Jules Guesde et Paul Lafargue sous la direction de Marx.
  3.  Même, on peut remarquer que le capitalisme a absorbé deux guerres mondiales, la guerre froide, les crises économiques de 1929, 1974, 2007 pour s’en tenir aux plus importantes, les crises sont donc pour lui plutôt un facteur d’expansion parce que comme le remarque Luc Boltanski « certes de tels moments peuvent être favorable à la manifestation de la critique et à l’expression d’une contestation. Mais, coïncidant le plus souvent avec les moments de crise dont se nourrit un régime de domination proprement dit, ils risquent toujours d’être réincorporés à la logique d’un ordre qui se perpétue par le changement. » De la critique, précis de sociologie de l’émancipation, Gallimard, Paris, 2009, p. 271.
  4. Les chapitres 2 et 4, que Saskia Sassen, dans Expulsions, brutalité et complexité dans l’économie globale, consacre à ce problème sont particulièrement édifiant.
  5. 57,36 % au deuxième tour des législatives de 2017 !
  1. Jérôme Fourquet, L’archipel français, Seuil, 2019.
  2. Dominique Rousseau, Pour une assemblée de citoyens, Libération du 17 juin 2019.
  3. J’ai développé dans de nombreuses contributions la critique philosophique de la représentation, je n’y reviendrai pas dans ce texte.

Nous soutenir pour développer et embellir Alp’ternatives !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :