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« Des expulsés, des déplacés » par Jean-Paul Leroux

Les mouvements migratoires ne sont qu’une des faces d’une politique d’expulsion généralisée par la politique des puissances post-impérialistes (1).

Que signifient ces parcours fous de migrant.es qui risquent leur vie sur des routes improbables. Mourir dans le désert, mourir noyé.e, après tant d’autres, au fond du cloaque méditerranéen ou d’une cale d’un rafiot, est-ce que cela a un sens ? Pourquoi partir si impérieusement ? La mort était elle assurée dans leur pays ? Le mirage d’une autre vie est-il si puissant que cette promesse emporte tout jusqu’à la mort ?

La somme des déplacés/expulsés serait du montant de la population française. Imaginons la totalité de la population française sur des routes de traverses, sans rien, seulement ne plus être là-bas pour aller  vers un autre là-bas, ne plus être d’ici pour aller vers on ne sait où ? Inimaginable et pourtant c’est la réalité. Et encore ce chiffre est sous estimé, si l’on compte des migrations internes à un pays ?  Ainsi aux USA, 10 % de la population, soit plus de 36 millions de personnes (plus de la moitié de la population française!) ont perdu leur maison suite à la crise des subprimes. Mais cela  a été également le cas en Europe. A la fin de 2012, plus de 400 000 personnes avaient perdu leurs biens immobiliers en Espagne, plus de 100 000 en Grande Bretagne, plus de 500 000 en Hongrie, etc.. Si l’on veut bien considérer que le chômage est une « expulsion » du travail, on constate que la pratique des expulsions avec la création de « migrants » de l’extérieur, de l’intérieur, hors du marché du travail est devenue une réalité mondiale et quotidienne. 

Insistons sur cette idée en prenant un autre exemple, celui de l’achat des terres par des puissances étrangères. Cette situation est bien connue en Afrique où la dépossession atteint des « sommets » (2). Dans certains cas, l’acheteur impose sur le territoire acheté que la législation soit la sienne et pas celle du pays dans lequel se trouve le territoire. La dépossession est totale, on a une « expulsion » sur place, la population locale se voit souvent dépouillée au profit de travailleurs venant de l’extérieur, eux aussi étant des migrants. 

Une des conséquences de la mondialisation est ainsi un vaste ensemble de mesures qui ont pour résultat l’expulsion de populations au « dehors » de ses conditions habituelles d’existence. N’assisterions-nous pas à la continuation sous des formes inédites de ce que Marx avait repéré comme accumulation primitive du capital ? Marx écrivait : « Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie corporative. De l’autre côté, ces affranchis deviennent vendeurs d’eux-mêmes qu’après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d’existence offerte par l’ancien ordre des choses. L’histoire de leur expropriation n’est pas matière à conjecture : elle est inscrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu indélébiles. » (3)

Pour bien comprendre cela, il faut prendre le texte de Marx par la fin et remonter vers les conditions politiques et économiques de notre époque. Ainsi ce qui n’est pas matière à conjecture c’est ce qui s’écrit en lettres de sang et de feu. Les lettres de sang et de feu sont, hélas, les innombrables morts des migrations actuelles et des guerres contemporaines, toutes ces personnes expulsés de leur vie. Ces vastes mouvements de population, de dépossession aboutissent à supprimer comme le dit Marx les garanties d’existence offerte par l’ancien ordre des choses et dans le nouvel ordre des choses ils deviennent des surnuméraires exploitables sous toutes les formes possibles, esclavage, travailleurs forcés, sans papier, aux papiers confisqués, chômeurs, etc.. Il ne s’agit pas pour le capital de n’avoir que des salariés mais toutes les formes possibles de travailleurs, y compris, bien sûr, des salariés. L’exploitation s’imbrique en une multitude de strates mondialisées, de l’accumulation dite encore primitive du capital, mais toujours là, aux formes les plus sophistiquées de la financiarisation du capital. Cette situation accroît non seulement la compétition et la division et la compétition entre travailleurs et populations (4) mais également celle entre capitalistes pour ne rien dire de celle entre travail et capital !

Pour échapper à l’ordre des choses, le tunisien Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu déclenchant ce qui allait devenir le « Printemps arabe ». Les peuples de Libye, d’Égypte et de la Syrie à la suite de celui de la Tunisie furent les acteurs d’une lutte sans précédent pour sortir des régimes autocratiques et révolutionner leurs institutions. Cet ébranlement d’une partie du monde arabe s’est conclut par la chute sanglante d’Alep qui symbolisait la fin des printemps arabes, avant les mouvements populaires intenses au Soudan et en Algérie. N’oublions pas qu’en Syrie, les expulsions des populations se sont transformées en une crise migratoire qui a submergé la Grèce, l’Italie et l’Allemagne et surtout les pays autour, Syrie, Liban, Jordanie, voilà pourquoi on meurt en Méditerranée !

Les États-Unis et l’Europe ont été incapables d’aider militairement les syriens et tout spécialement les habitants d’Alep. Constater que des quartiers entiers représentant plus d’un million de personnes puissent s’organiser, faire fonctionner les écoles, les hôpitaux, les universités, les services publics de l’eau et des transports tout en résistant à l’armée de Bachard El Assad sans une présence étatique, fût insupportable aux responsables des pays dit démocratiques. Pour les américains, armer cette population comportait un risque, celui d’armer des terroristes. Derrière cet argument suinte la peur d’un modèle non étatique de gouvernement. Ils ont préféré laisser les russes faire le sale travail. Alep n’est pas Berlin : pas de pont aérien pour Alep. La crise migratoire peut donc continuer. Ces crises d’origines politiques, militaires, économiques n’ont pas fini de se produire. Elles sont un des aspects de la lutte entre puissances pour l’accumulation du capital, sous toutes ses formes, de la plus primitive à la plus sophistiqué. 

Nous venons d’entrer dans une phase de la mondialisation où celle-ci est à la fois l’affrontement entre puissances et leur coopération pour annihiler tout mouvement porteur d’une révolution démocratique.  Les soudanais et les algériens sont prévenus. Ils ne peuvent compter que sur leur propre force avec, on l’espère, le soutien des mouvements démocratiques du monde entier. Sinon de nouveaux drames, de nouvelles expulsions, de nouvelles migrations, sont à redouter, sans doute un moindre « mal » lorsqu’on considère les tensions dans le détroit d’Ormuz… et les menaces de guerre qui en découlent. Mais il nous appartient d’essayer d’éviter ce désastre.

Jean-Paul Leroux

  30 juillet 2019

1- Par puissances nous entendons non seulement les USA, mais également, la Chine, la Russie, l’Inde, le Japon, et bien entendu l’Union Européenne. Nous hésitons à parler de puissances impérialistes car l’expression renvoie aux conditions du XXe siècles. Nous préférerions parler de puissances post-impérialistes pour désigner ce que certains analystes décrivent sous le nom de « monde multipolaire ».

2 – En 2012, l’Afrique avait vendu pour 33 millions d’hectares contre 29 millions d’hectares pour l’Asie, 4, 7 millions d’hectares pour l’Amérique latine, et 1,5 millions d’hectares pour l’Europe. Le mouvement ne fait que s’amplifier.

3 – Karl Marx, Le capital, La Pléiade, Paris, 1961, p. 1169-1170.

4 – Par exemple, au Liban, Une loi récente prétend interdire aux réfugié.es d’origine palestiniennes pourtant né.es dans ce pays l’accès à certaines professions aggravant la situation des populations de réfugiés palestiniens et entraînant des protestations massives à Beyrouth et dans d’autres villes libanaises.

 

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2 Comments on « Des expulsés, des déplacés » par Jean-Paul Leroux

  1. Paule Fonquernie // août 2, 2019 à 9:55 // Réponse

    cela a déjà commencé , je connais beaucoup de jeunes gapençais qui travaillent à l’étranger, jusqu’ en OCEANIE, il parait que cela les forme ! et de toute façon, lorsque MACRON aura bien « dépecé  » la FRANCE, les Francais seront bien obligés d’aller travailler ailleurs.! j’ai meme connu il y a quelques années à l’abbaye d’Ourscamp ! cela m’avait frappé un allemand qui avait perdu son travail, son logement et sa femme et qui faisait le tour de l’EUROPE en « mendiant » son pain contre un service ! inimaginable pour moi qui est connu la guerre ! conséquence des lois SHROEDER , je suppose .? mamie nova réflexion idiote sans doute

  2. Paule Fonquernie // août 2, 2019 à 10:43 // Réponse

    Je parle de l’abbaye d’OURSCAMP dans l’OISE , dans les années 1998 §

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