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« Les pliures mortelles du réel. » #1 par Jean-Paul Leroux

Nous publions avec un grand plaisir ce texte important, pour tous ceux qui souhaitent transformer le réel, du philosophe-militant Jean-Paul Leroux. Cette semaine, il nous appelle à dépasser le débat entre « capitalisme aménageable » et « capitalisme non aménageable ». Alors que notre fête nous propose de « tout changer », les 2 prochains chapitres seront sans aucun doute à ne pas rater, à jeudi prochain ! LEC

 La situation actuelle est certes celle d’une crise de grande ampleur au niveau écologique, géostratégique, politique au niveau européen avec le Brexit, en France avec Macron qui approfondit la politique réactionnaire de ses prédécesseurs à l’Élysée, mais elle est aussi celle d’un blocage de la réflexion théorique. Il faut donc s’essayer, à nos risques et périls d’avancer un certain nombre d’analyses pour ouvrir le débat, se faire réfuter et contre argumenter, cela pour avancer. Le texte : Un changement de stratégie : l’exemple d’Engels en 1895 (1), explique dans quelles conditions historiques Engels a été amené à procéder à l’élaboration d’une nouvelle stratégie. L’expérience des forces de transformation du XXe siècle et de ce début du XXIe siècle n’a pas été prise suffisamment en compte dans ses réussites et dans ses échecs. Nous vivons toujours dans le système capitaliste qui s’est mondialisé, des guerres d’extermination ont toujours eu lieu après la deuxième guerre mondiale, et nous devons faire face à la destruction de la nature qui compromet l’existence même de l’humanité. Le seul projet à retirer de cette expérience séculaire tient à la nécessité vitale de se débarrasser des stratégies de défaite si on veut avoir quelques opportunités de recréer des conditions de victoire contre le capitalisme et pour la survie de l’humanité. J’organise mon propos en trois points :

  1. Un débat à dépasser : celui entre « capitalisme aménageable » et « capitalisme non aménageable ».

  2. Une distinction amenée à disparaître : temps long et temps court et les effets de cette disparition .

  3. Sortir du capitalisme implique d’échapper à ses institutions politiques et idéologiques. Plaidoyer pour la création institutionnelle.

  1. Un débat à dépasser : celui entre « capitalisme aménageable » et « capitalisme non aménageable ».

Le capitalisme a su développer des capacités de production et d’enrichissement considérables. La répartition de ces productions et de ces enrichissement a été l’objet d’âpres luttes entre les capitalistes et les travailleurs. Cette lutte définit ce qu’il est convenu de nommer « la question sociale ». Toutes les victoires historiques pour une meilleure condition de vie montraient à l’évidence que le capitalisme était « aménageable » et qu’il pouvait « profiter » à l’ensemble des membres d’une société. En France, depuis la crise économique de 1974, l’impression dominante est que l’on ne parvient plus à conquérir de nouveaux droits, que le chômage et la pauvreté sont à nouveau en augmentation, bref que l’« aménagement » du système, le partage des richesses est en panne, que les luttes ne parviennent plus à véritablement améliorer la situation des classes « inférieures ». La question sociale redevient centrale avec l’attaque contre les services publics, la sécurité sociale, etc.. Ce que l’on nomme le néolibéralisme est un échec pour la majorité, une victoire pour les plus riches. Les pauvres sont de plus en plus pauvres, les riches de plus en plus riches. D’où la question de savoir si le capitalisme est encore aménageable ? Une social-démocratie est-elle encore possible, fût-elle véritablement de gauche ? Le système possède-t-il ou pas des « marges de manœuvres » ? Que peut-il redistribuer ? Quelque chose ou rien ? Ce sont là des questions légitimes si nous limitons notre horizon à la question sociale. Alors, les débats sont anciens, réformes ou révolutions, barbarie ou socialisme, etc..

Peut-on encore considérer la question sociale en dehors des urgences autres auxquels nous sommes confrontés. D’une part, il n’a jamais été possible de la séparer des considérations politiques, de paix et de guerre, des problèmes démographiques, culturels, etc.. Toute société est une totalité structurée imparfaitement dont une des tâches centrales est de gérer la nouveauté, soit en l’encourageant soit en la combattant et d’essayer de résoudre les problèmes que cette nouveauté soulève par son développement même. Marx, dans le Capital, explique comment la lutte acharnée pour l’accaparement de la plus-value extra engendre un progrès des techniques, du machinisme, de l’industrie. L’ingéniosité technique et scientifique accompagne le capitalisme et ainsi se développe ce que l’on va nommer « la société industrielle ». Mais ce processus s’effectue au dépend d’un capital reçu gratuitement : la nature. Dans les gloses marginales au programme du parti ouvrier allemand, Marx remarquait déjà que : « La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (qui sont donc bien, tout de même, la richesse réelle!) que le travail, qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail de l’homme. (2) » Et un peu plus loin, il précise encore « Et ce n’est qu’autant que l’homme, dès l’abord, agit en tant que propriétaire à l’égard de la nature, cette source première de tous les moyens et matériaux de travail, ce n’est que s’il la traite comme un objet lui appartenant que son travail devient la source de valeurs d’usage, partant de la richesse. » Remarquons que dans ce rapport à la nature, ce qui est premier chez Marx ce ne sont pas les forces productives ni les rapports de  production au sens habituel de ces termes mais une relation juridique, une relation de droit, celle de la propriété de la nature. L’homme agit en propriétaire. Le monde lui appartient, début de l’hubris au sens grec par l’humanité au sens occidental !

A contrario, voici comment parle l’Alliance des peuples indigènes dans leur appel « Nous vivons les prémices d’une apocalypse (3)» ! «Les peuples indigènes ont toujours pris soin de la Terre Mère et de l’humanité. Nous représentons 370 millions de personnes dans le monde, répartis sur 22 % de la planète et couvrant 80 % de la biodiversité mondiale. Nous appelons l’humanité à prendre des mesures pour protéger le caractère sacré de l’eau, de l’air, de la terre, du feu, du cycle de la vie et de tous les êtres humains, végétaux et animaliers. Il est vital de transformer notre approche de la nature en l’envisageant non comme une propriété, mais un sujet de droit, garante de la vie ». 

Saskia Sassen dans son très remarquable essai Expulsions, brutalité et complexité dans l’économie globale (4) analyse la mainmise et la destruction des terres, de l’eau, de l’air par les prédateurs internationaux (États Uniens, Canadiens, Européens, Chinois, Indiens, Russes, etc..). Le problème de la maîtrise des ressources, de leur exploitation et de leur destruction est mondial. Dans une conclusion partielle Saskia Sassen présente ainsi le résultat de son travail : « L’effort conceptuel qui nous a guidé au cours de cet examen de cas concrets dans notre planète entière visait à rendre visible la récurrence des modalités destructrices de l’environnement, indépendamment des diverses économies politiques où elles se manifestent. Tous ensemble et avec le temps, nous avons crée une situation planétaire qui se déploie bien au-delà des sources spécifiques de destruction et des formes particulières d’organisation politico-économique au sein desquelles elles existent. C’est une situation qui oscille dans des espaces qui varient de la stratosphère aux tourbillons du fond des océans. »

La question principale de notre temps devient ainsi la question écologique, C’est à dire la destruction de ce qu’offre la Terre par l’exploitation forcenée des ressources gratuites qui la constitue (6). Tout débat qui mettrait au premier plan la question sociale sans tenir compte de la question écologique se situerait encore dans le cours des pensées et des actions du XIXe et XXe siècle. La question écologique a surgit dans le débat public lors de la publication en 1972 par le Club de Rome d’un texte fondateur « Les limites de la croissance ». Stratégiquement, nous sommes très en retard dans la prise en considération des problèmes mondiaux que pose cette question. L’hexagone n’est pas une île perdue sur une autre planète. La terre est comme un bocal dans l’univers, entourée d’air et en particulier d’oxygène. Le CO2 est un gaz dont la progression dans l’atmosphère est passé de 34 millions de tonnes en 1990 à 50 millions de tonnes en 2019. il accroît l’effet de serre et risque de conduite à une atmosphère de type Vénusien qui a pour effet d’augmenter la chaleur et de transformer l’eau en gaz. Nous mourrons de chaleur et de soif, et la question sociale sera résolue !(7)

Le mode de production capitaliste est donc destructeur, en ne prenant jamais en compte le « capital » reçu de la nature. Le non renouvellement de l’air, de l’eau, de la terre, est la question centrale de notre époque. Sa signification profonde est que le capitalisme n’est pas aménageable même s’il l’a été, même s’il a des « marges de manœuvres » ; ou l’accumulation à l’infini du capital(8) cesse ou l’anthropogenèse ne sera qu’un souvenir sans témoin. L’urgence de se débarrasser du capitalisme n’est plus d’abord une nécessité sociale mais une nécessité vitale(9). La théorie économique de Schumpeter de destruction créatrice comme régénérescence permanente des processus économiques de production aboutit en réalité à une théorie justifiant par avance la destruction massive de notre monde. Le processus économique actuel est un processus de néantisation ayant la mort pour finalité.

1-Un changement de stratégie : l’exemple d’Engels en 1895, ce texte a été diffusé sur l’Alp’ternatives!

2- Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions sociales, Paris, 1966, p.22-23. 

3- Alliances des peuples indigènes, « Nous vivons les prémices d’une apocalypse », texte paru le 11 avril 2019, dans  Le Monde.

4- Saskia Sassen, Expulsions, Brutalité et complexité dans l’économie globale, Gallimard, Paris, 2016.

5- Ibidem, p. 278.

6- « Jair Bolsonaro veut aussi relancer la construction des grands barrages et vient de livrer par décret les terres indigènes à l’industrie minière, qui ne laisse que mort et destruction sur son passage. Cette liste non exhaustive est le symptôme de toutes les agressions que les peuples indigènes du Brésil ont eu à subir durant ces cent terribles premiers jours, marqués par une augmentation significative de la déforestation. Il est clair que nous refusons totalement cette vision capitaliste sur nos terres parce qu’elle détruit non seulement la nature et nos modes de vie, mais anéantira aussi à terme celle de tous les peuples du monde ! » Alliances des peuples indigènes » in « Nous vivons les prémices d’une apocalypse », texte paru le 11 avril 2019, dans  Le Monde.

7- Le niveau de dioxyde de carbone à l’ère préindustriel était de 280 ppm (partie par million de molécules). Nous sommes maintenant à 410 ppm en moyenne et en mai de cette année nous avons atteint 415ppm. Une augmentation de la chaleur de 2°Celsius nous mènera à environ 450ppm. 

8- Cette accumulation infinie du capital est manifeste à l’heure actuelle dans la disproportion entre le stock de la finance internationale (400 000 milliards de dollars) et la création de richesses en une année au niveau mondial (90 000 milliards de dollars). On comprend alors pourquoi la création de richesse a beaucoup de mal à satisfaire l’appétit de la finance internationale.

9- Ce n’est malheureusement pas une évidence ainsi Arnaud Montebourg à la question :« Un capitalisme vert est-il possible ? », répond : « Oui, tout à fait. On peut articuler écologie et économie. L’entreprise est parfaitement capable de remplir des missions de protection de la planète. » in Le monde du 8-9 septembre 2019, p. 8. Il feint d’ignorer que le capitalisme demande une accumulation infini.

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