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De la lave en fusion qui ne parvient pas (encore) à exploser…

Jean-Paul Leroux a été de nouveau sollicité par la revue Québécoise A Babord pour faire un point sur la situation sociale en France. Nous publions cet article avec leur aimable autorisation. LEC

Vague après vague les mouvements sociaux s’enchaînent et deviennent de simples dates, 1995, 2003, 2010, 2016, 2018, 2019, et maintenant 2020. Ces mouvements dénonçaient déjà la réforme des retraites, mais aussi la réforme du code du travail (2016) et d’autres réformes. Il est nécessaire d’ajouter que des luttes sociales sectorielles perlaient l’actualité, ainsi dans les domaine de la santé (hôpitaux, médecins généralistes, infirmiers), des prisons, de l’enseignement, des pompiers, et même de la police.. L’année 2019 a été particulièrement « agité » avec le mouvement des gilets jaunes commencé à l’automne 2018 qui sont toujours actifs à l’heure actuelle dans le mouvement de lutte contre la réforme des retraites voulu par le Gouvernement Macron.

Pour comprendre cette agitation quasi permanente, il faut prendre du recul. Les structures fondamentales de « l’État providence » sont issues de deux grands événements : 

-la victoire du Front populaire et des grandes grèves de 1936 qui imposa 15 jours de congés payés,la réduction du temps de travail à 40 heures par semaine et l’établissement de conventions collectives,

-le programme de la résistance, qui permit, entre autres, de mettre en place le système de la Sécurité Sociale et la retraite par répartition.

Ces deux victoires sont le socle d’une « sécurisation devant les aléas de la vie » pour les français.es. Ce socle a permis à la société française de « mieux » passer le choc de la crise  économique des « subprimes » dans les années 2007-2012. L’attachement populaire pour l’ensemble de ce système est profond.

Ces acquis sont ceux que veulent « anéantir » le Patronat français, regroupé dans Le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF). Denis Kessler, haute personnalité du patronat, n’a-t-il pas, le 4 octobre 2007, donné la direction : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance […] Le gouvernement s’y emploie. » Macron et son gouvernement appliquent le programme de Kessler. Macron a publié lors de la campagne présidentielle un ouvrage intitulé « Révolution ». Personne n’a prêté une attention soutenue à cet ouvrage et à son titre. Pourtant, c’est bien cela que veut Macron : changer le socle, les fondements de la société, passer d’une société disons « social-démocrate » à une société individualiste où chaque personne a un intérêt vital à défendre le capitalisme en étant dépendant de « fonds de pensions » capitalistiques. Non pas un retour à un état passé de la société mais une avancée vers les modèles capitalistiques les plus avancées comme les États-Unis par exemple et en suivant les conseils du FMI et de la Banque Mondiale. Ainsi Alain Supiot, professeur de droit au Collège de France, a remis en évidence un texte de la Banque mondiale, qui depuis 1994, propose un modèle de système de retraite, une recette qui semble pouvoir s’appliquer aussi bien aux pays en voie de développement qu’aux pays industrialisés. La mise en place de ce système de retraite à trois niveaux, un premier qui a une minime fonction redistributive et prend en charge les pensions de retraites des personnes les plus pauvres, financé par cotisations sociales ou bien par l’impôt. Vient ensuite un deuxième étage, obligatoire, individuel ou professionnel, financé de fait par capitalisations individuelles. Il est géré selon des critères actuariels; il oblige tous les individus à épargner pour payer leur retraite future, mais n’opère pas de redistribution et fait dépendre la valeur des pensions de la capitalisation au moment de la prise de la retraite et en fonction du contexte international et de l’état des «affaires ». Selon la Banque Mondiale, ce deuxième pilier obligatoire doit être suffisamment limité pour permettre l’expansion d’un troisième palier, privé et facultatif, fondé sur l’épargne volontaire, bénéficiant d’avantages fiscaux et devant permettre aux individus de choisir où et comment placer leur revenu tout au long de leur vie dans les « fonds de pension ».

Ce modèle entre en contradiction frontale avec le système actuel basé sur la solidarité intergénérationnelle qui a une dimension forte de cohésion collective et de gestion paritaire. Derrière la réforme, il y a la volonté que le « monde change de base », pour reprendre une formule de « l’Internationale » mais pas, bien sûr, dans un sens internationaliste mais ultra-libéral. Il s’agirait tout bonnement de « passer de l’égalité sociale à l’égalité libérale » pour reprendre la formule de Denis Maillard, un des thuriféraire de la réforme.

La période actuelle (septembre 2019 à aujourd’hui) bien que dominée par la lutte contre la réforme des retraites a vu une pléiade de mouvements : grève des internes en médecine, grève des pompiers, grève des enseignants et de lycéens contre la nouvelle formule du bac, grève de policiers, des dockers, grève des éboueurs, des avocat.es, des danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris, démission collective de plus de 1000 professeurs de médecine, grève à Radio France, à la SNCF (Société Nationale des Chemins de Fer) et à la RATP (métro parisien), lutte contre le réchauffement climatique, montée en puissance des mouvements dans l’enseignement supérieur avec menace de démission des directeurs des facultés, etc.. Tout se passe comme si chaque fois que le gouvernement voulait réformer un secteur, celui-ci entre dans la grève. Il s’agit bien de la part du gouvernement d’une politique de refonte de la société et celle-ci résiste car chaque réforme n’est pas une amélioration mais une dégradation des conditions de travail et de vie. Cela est particulièrement frappant dans le domaine de la santé. Les titres de la presse qui accompagnent la crise des hôpitaux, parlent de l’effondrement du système de santé. Devant le bouleversement du mode de vie, il n’est pas étonnant qu’il y ait des résistances et des luttes. Les Gilets Jaunes ont été ceux et celles qui ont commencé et qui continuent à dénoncer cette situation.

Le grand paradoxe et le drame de la situation est qu’alors que se manifeste un « embrasement » social, il ne se présente aucun débouché politique à la hauteur des enjeux. Le Parti Communiste Français n’en finit pas de mourir, le Parti Socialiste est en train de disparaître, La France Insoumise d’un état « gazeux » comme l’a nommée Mélenchon, devient « granulaire », etc.. La gauche est comme en voie de pulvérisation. Pourtant entre 60 et 70 %, des français sont contre la réforme des retraites, désaveu largement majoritaire de la politique de Macron mais l’horizon politique demeure bouché ou pire vide. Seul, l’extrême-droite avec Marine Le Pen demeure apparemment stable. Il y a une faille béante entre la vivacité sociale et le monde politique, elle manifeste la déconfiture des institutions politiques de la 5ème République. L’avenir des mouvements sociaux pour conserver un socle humain à la vie ensemble, des luttes contre la dégradation du climat, pour la santé, pour l’éducation devrait maintenant se centrer sur la remise en cause des institutions politiques, ouvrant un nouveau champ de lutte contre l’oligarchie financière. 

Jean-Paul Leroux

  8 février 2020

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