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#2 « Ce que nous ré-apprend le coronavirus. La pandémie, le pouvoir et l’avenir. » Par Jean-Paul Leroux

Aujourd’hui nous vous proposons la deuxième partie du texte de Jean-Paul Leroux qui revient en détail sur ce que nous dit Emmanuel Macron. Vous pouvez retrouver la première partie ici. LEC

  1. C) Des failles au grand jour à partir d’un discours hypocrite.

Le coronavirus a réussi à faire baisser de façon conséquente la pollution, il a arrêté la distribution de dividendes dans certains grands groupes, et peut-être le plus important, il révèle les failles de nos sociétés et de nos États, elles sont multiples et deviennent visibles. Tellement visibles d’ailleurs que le Président de la République, lui-même, en signale quelques unes. 

«  Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons reprendre le contrôle…(1)».

1er point : un discours religieux.

Ce passage du discours demande quelques commentaires. Il comporte une philosophie « implicite » de nature religieuse. Tout d’abord comme dans toute grande religion, il y a une révélation qui vient d’un dieu. L’expression « la pandémie révèle » est utilisée deux fois. Et l’expression « le destin frappe » désigne la pandémie elle-même en tant qu’elle tue. Dans de nombreuses pensées religieuses, le « destin » désigne la force suprême qui entraîne la marche du monde. La pandémie est à la fois le Mal, le destin qui frappe, et le Bien en tant qu’elle annonce de bonnes nouvelles. Mais de telles révélations ne sont possibles que parce qu’il y a un « interprète », quelqu’un qui donne le sens de ce qui arrive, cette personne se nomme « prophète » dans les religions révélées et il se trouve que dans ce discours celui qui occupe la fonction du prophète est Emmanuel Macron. Il n’est plus simplement « jupitérien » ainsi que les commentateurs le présente, il tient un discours prophétique. Un prophète n’est pas d’abord celui qui dit ce qui va arriver mais celui qui donne le sens des événements en cours et c’est à cela qu’il s’attache, « à tirer les leçons du moment que nous traversons » ainsi qu’il le dit au début du passage cité. Mais il est aussi celui qui annonce ce que sera l’avenir. « Nous devons reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens, je les assumerai. » Il peut être visionnaire parce que la Pandémie (le Destin) parle à travers lui. Il est donc le destin en acte. Si nous étions lacaniens cela ne nous aurait pas surpris, en effet, dans la religion catholique l’Emmanuel est un des noms du christ et signifie « dieu avec nous » ! Mais nous ne pouvons aller jusque là car nous ne sommes ni lacanien, ni son psychanalyste si tant est qu’il en consulte un !. 

Ce point éclaircit, voyons ce que la pandémie annonce de bon. Tout d’abord elle réhabilite l’État-providence en tant que « bien précieux », ensuite il y a « des biens et des services » qui doivent obéir à d’autres lois que celle du marché. Dit autrement, le fonctionnement actuel de notre société et donc les politiques menées depuis longtemps, y compris par son gouvernement, sont de son aveu « une folie ». La critique de son action et du fonctionnement actuel de notre monde est radicale. Il s’est trompé sur tout ce qui est essentiel , à savoir sur ce qui permet l’existence d’une vie et d’une vie heureuse : l’alimentation, la protection, les soins, le cadre de vie doivent être être sous notre domination (il ne faut pas les déléguer à d’autres!). « Étonnant, Non !(2)» Emmanuel Macron est aussi un converti de fraîche date.

2ème Point : « L’en-dehors du marché ».

Il existe un « en dehors des lois du marché ». Que veut-il dire ? Nous comprenons qu’il existe des possibilités autres que celles en fonction aujourd’hui. La portée de cette affirmation indique que les dites « lois du marché » ne sont que l’application de certaines politiques, en l’occurrence celles  qui organisent le système capitaliste. Faut-il comprendre que pour E.Macron, il y a un « en dehors » au système capitaliste et qu’il est prêt à effectuer une sortie hors de ce système ? Est-ce à cela qu’il pense lorsque il dit : « Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai » ?  En tout cas, la nécessité que nous posons comme un impératif de survie devant la crise climatique et la crise sociale, de dépasser le capitalisme reçoit un soutien inattendu et à contre emploi, c’est quasiment « ubuesque » ! Nous avons là une faille monumentale que le coronavirus vient non seulement de rendre visible mais d’élargir, entre le fonctionnement du système économique avec ses lois du marché, et en particulier celui des actifs financiers qui dominent le monde et les « biens et les services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », il y a une contradiction qui est devenu mortelle aux yeux de tous(3).

3ème Point : « Notre État-providence ».

Denis Kessler, haute personnalité du MEDEF, le 4 octobre 2007, proposait comme perspective politique de la France de sortir de l’État-providence : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance ». Alors que dans son discours, Macron, ex banquier libéral bien trempé, en fait son l’éloge. Pour lui la pandémie révèle qu’il n’est pas un coût mais un atout. Décidément, ce virus a des effets étonnants ! Nous qui défendons les services publics, la sécurité sociale, nous qui avons lutté avec les gilets jaunes contre la désertification des zones rurales, qui avons bagarré pour sauver les hôpitaux, qui avons battu le macadam contre la réforme des retraites et de l’assurance chômage, qui avons signé et fait signer contre la nationalisation d’ADP, nous sommes doublé sur notre « gauche » par un triste clown qui pratiquait tout le contraire ces derniers temps. Nous avons là une faille entre ce que veut l’immense majorité de la population : « des biens précieux » pour tous et les activités du Président des riches qui choie le grand capital et diminue les allocations logements des « pauvres ». Cette faille, Camille Peugny(4) en rend également compte, il explique dans le Libération du 25 mars 2020 que « la crise que nous traversons est en train de rendre visible ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles – protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie. » La rhétorique macroniste du « premier de cordée  se retourne contre lui, le monde est remis à l’endroit, il tient debout par le travail des « invisibles ». La superbe du « je traverse la rue et je trouve du travail » est réduite à néant. Le coronavirus est un marqueur de la stratification sociale inégalitaire, des injustices que subissent ceux d’ « en bas »(5). A la question « vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ? », il répond : « il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise.(..) mais il peut y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat ». Le coronavirus révèle mais ne résout rien, le combat doit s’amplifier. Et ne comptons pas sur Macron pour supprimer les failles !

4ème Point : Le contrôle.

« Nous devons reprendre le contrôle » affirme comme programme – ou vœu pieu – Emmanuel Macron. Mesure-t-il la portée de ses propos ? Le coronavirus nous signifie que non seulement nous avons perdu le « contrôle » mais qu’en fait nous ne l’avions pas ! D’où les questions gênantes : Pourquoi pensions-nous que le gouvernement avait le contrôle ? Lorsqu’il voulait réformer était-il sous contrôle et de qui ou bien ne l’était-il pas ? Nous battions-nous, en dénonçant ces réformes anti-sociales, contre un moulin à vent ? S’il faut reprendre le contrôle à qui le reprendre ? Il serait facile de tomber dans une thèse complotiste et dans des dénonciations imbéciles comme le font le RN ou d’autres. La situation actuelle de perte de contrôle est la conséquence de choix politiques antérieurs hors du contrôle du réel, d’aveuglement sur les possibilités de pandémie. La liste de ces choix conduisant à la perte de contrôle est longue. Les grands traités internationaux dans le domaine du commerce comme le traité CETA(6) sont à la fois voulu par les États et dépossèdent ceux-ci de certains droits et possibilité de recours. Ce sont les politiques eux-mêmes qui se sont dépossédés en pensant que cela allait permettre d’augmenter les richesses de leurs pays par le développement du commerce international, ouvrant de nouvelles opportunités et de nouvelles routes aux entrepreneurs dynamiques et mondialisés. Mais comme le remarquait déjà Emmanuel Mounier(7) « des recherches ont montré que les grandes religions cheminent sur les mêmes itinéraires que les grandes épidémies. Pourquoi s’en formaliser ? Les pasteurs aussi ont des jambes que guident les déclivités du terrain.(8) » Nous pouvons parodier cette constatation «la situation actuelle a montré que les grandes épidémies cheminent sur les mêmes itinéraires que le commerce international. Pourquoi s’en formaliser ? Les représentants de commerce et les marchandises ont des avions et des bateaux que guident les voies aériennes et maritimes ». La perte de contrôle des États sur le commerce international est cause et conséquence de la mondialisation contemporaine. Le coronavirus n’a fait qu’emprunter les voies banales du commerce international. La question du contrôle se doit alors d’être pensée et réalisée à une multitude de niveaux et aussi au niveau international. Et à ce niveau, les positions d’Albert Camus du 8 août 1945 sont toujours d’une actualité brûlante, bien que le contexte soit celui de la fin de la guerre et non d’une épidémie : « Si les japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima (9) et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous refusons de tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État. (10)» Nous sommes loin du compte puisque l’ONU est dominé par le Conseil de Sécurité où les 5 grands ont la réalité du pouvoir et que toutes les autres nations y sont secondaires ! Cette inégalité de droit, dénoncée par avance par Albert Camus, est celle qui résume toutes les inégalités de notre monde. Dans l’enchevêtrement des inégalités, il est difficile de savoir qui a le contrôle et qui ne l’a pas. Démêler cet écheveau est une nécessité si nous voulons une mutation de notre monde vers l’égalité désirée par Camus. Par contrecoup, cela revient à dire que dans notre société, le pouvoir dit démocratique ne possède pas le contrôle, il faut donc « interroger les faiblesses de nos démocraties »(11) . 


1. Discours d’Emmanuel Macron, le 12 mars 2020, rapporté par le Monde du 14 mars 2020, p. 5.

2. Expression célébrissime de Pierre Desproges dont je vous invite à revoir les prestations. Par les coronavirus qui courent, le rire est le meilleur ami de l’homme.

3. Michel Foucault caractérisait le néolibéralisme de la façon suivante « l’État sous surveillance des marchés, plutôt qu’un marché sous surveillance de l’État », Macron ne propose pas vraiment de revenir à la surveillance des marchés par l’État mais de sortir un certain nombre de secteurs hors des lois du marché mais sans indiquer ceux auxquels il pense !

4. Camille Peugny est sociologue à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines et l’auteur de le Destin au berceau : inégalités  et reproduction sociale, Seuil, République des Idées, Paris, 2013.

5. Il y a certes ceux et celles qui sont habituellement « invisibles » de part le fonctionnement « normal » de l’économie mais il ne faudrait pas oublier ceux et celles que la société ne « veut pas voir », les Sdf, hommes, femmes et enfants. Et puis les migrants que le gouvernement cherche à « invisibiliser » en multipliant les obstacles à leur prise en charge par le secteur associatif. Ces populations subissent un danger plus important que celles qui sont des « confiné.es de luxe ». Leur existence très difficile souligne la faillite de notre organisation sociale inégalitaire et de nos politiques de non-accueil.

6. Le CETA, Comprehensive Economic and Trade Agreement est un accord commercial bilatéral de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Signé le 30 octobre 2016, il est entré en vigueur le 21 septembre 2017. 

7. Emmanuel Mounier, philosophe, penseur du personnalisme et fondateur de la revue Esprit, joua un rôle intellectuel important des années 30 à sa mort en 1950.

8. Emmanuel Mounier, Le personnalisme, Que sais-je, Paris, 1947, p.23.

9. Nous savons aujourd’hui qu’il a fallu que Nagasaki essuie le feu nucléaire, le 9 août 1945, pour que le Japon capitule !

10. Albert Camus, Réflexions sur le terrorisme, Édition Nicolas Philippe, Paris, 2020, p. 53-54.

11. Discours d’Emmanuel Macron, le 12 mars 2020, rapporté par le Monde du 14 mars 2020, p. 5.

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1 Comment on #2 « Ce que nous ré-apprend le coronavirus. La pandémie, le pouvoir et l’avenir. » Par Jean-Paul Leroux

  1. Galy Jean-Paul // avril 21, 2020 à 6:46 // Réponse

    Salut Jean-Paul (mon ex professeur)
    Je ne peux que souscrire à ces propos surtout à la fin quand tu cites Camus. Tout comme l’avaient pressenti ou observé, Marx et Engels, l’internationale socialiste est la seule réponse à la mondialisation marchande. La citoyenneté mondiale, une autre nécessité, est une conscience de tous les jours, difficile à mettre en œuvre mais qui s’est incarnée notamment avec les gilets jaunes qui, de leurs petits problèmes ont fait une grande cause. Je ne parle pas des migrants que j’ai pu difficilement soutenir mais dont tu as plus conscience que nous et qui sont peut-être une bombe à retardement dans ce contexte inédit.
    Cordialement et pacifiquement.

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