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#3 « Ce que nous ré-apprend le coronavirus. La pandémie, le pouvoir et l’avenir. » Par Jean-Paul Leroux

Aujourd’hui nous vous proposons la troisième partie du texte de Jean-Paul Leroux qui nous parle des faiblesses de nos démocraties. Vous pouvez retrouver la première partie ici et la deuxième là.Belle journée.LEC

5ème Point : « Les faiblesses de nos démocraties ».

Macron veut interroger. Cet interrogatoire part d’un bon sentiment. Tout le problème est de poser les bonnes questions. Macron, avant d’arriver au pouvoir, avait des idées sur les failles de la 5ème République. Il n’ignorait pas que certains proposaient de passer à une 6ème République et même que d’autres voulaient parvenir à une 1ère démocratie ! Les réformes institutionnelles qu’il préconisait allaient dans le sens d’une réduction du nombre de députés, d’un affaiblissement des corps intermédiaires (régions, départements, municipalités (en créant des EPCI), etc.. Ses propositions augmentaient les pouvoirs de l’exécutif. Ainsi pour lui les faiblesses de la démocratie française tenaient à la multiplicité des acteurs, à une place encore trop importante des députés, c’est-à-dire du législatif. Une « révolution » (1) moderne dans une situation ultra concurrentielle avec les dangers terroristes et la lutte entre différents pôles (Russie, Chine, États-Unis, Iran, Inde, Pakistan, Europe, etc..) nécessite un pouvoir fort, capable de réactions rapides et efficaces. Le lendemain de son élection, sa prestation sur les Champs Elysées, dans un véhicule de l’armée, indiquait bien l’orientation qu’il donnait à sa fonction. Ce n’est pas pour rien que les commentateurs ont parlé, immédiatement, d’un président jupitérien. Avec la crise sanitaire du coronavirus aurait-il changé son logiciel en ce qui concerne la démocratie ? Sa réponse est donnée en deux temps. 

Dans un premier temps, « nous devons reprendre le contrôle » non pas de façon interrogative ainsi que nous l’avons fait dans le point précédent mais en prenant « des décisions de rupture » et en les assumant. Que peuvent être ces décisions de rupture ? Il vient de les indiquer : il faut « une France et une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main ». Ce vocabulaire gaulliste ne peut indiquer qu’une France de la puissance. Et cela est possible car l’Angleterre, seule autre puissance militaire et nucléaire en Europe Occidentale, vient de sortir de la Communauté Européenne. Nous demeurons la seule nation possédant à la fois une armée ayant la capacité nucléaire et une place au Conseil de Sécurité de l’ONU. On peut donc penser qu’il va mettre hors des lois du marché les activités renforçant la puissance et l’indépendance. Les privatisations concernant les aéroports, les ports, l’énergie devraient être arrêtées. La France, c’est-à-dire, pour lui, l’État doit retrouver la maîtrise de son destin. Ira-t-il plus loin dans la reconstruction de l’État providence, rien n’est moins certain car il lui faudrait engager un bras de fer avec les partenaires européens concernant la concurrence « libre et non faussée », mais il y sera fortement aidé par la disparition des règles économiques habituelles de l’Europe : fin du pacte de stabilité et de croissance, arrêt du respect de la règle des 3 % de déficit du PIB devenu impraticable, etc.. Revenir aux anciennes règles aura-t-il un sens ? Il faudra plutôt en initier de nouvelles et c’est à cela qu’il devait penser en voulant : « reprendre le contrôle » et en assumant « la rupture » ! Certes, il ne s’agira pas d’une rupture avec le capitalisme mais d’un relookage du libéralisme, une rupture avec la forme du néolibéralisme d’avant le coronavirus. Nous n’avons rien à attendre de lui en ce qui concerne les hôpitaux, le gouvernement n’a toujours pas injecté l’argent nécessaire à son fonctionnement, nous n’avons rien à attendre sur la réforme des retraites, dès l’épisode de pandémie terminée, elle sera à nouveau soumise aux votes des député.es, nous n’avons rien à attendre sur le droit de travail, un décret vient de porter à 60h par semaine le temps de travail, nous n’avons rien à attendre sur le chômage, le gouvernement a certes suspendu la mise en application de la réforme de l’assurance chômage, union nationale oblige, mais on peut parier que cette réforme déjà votée ne sera pas abandonnée, et ainsi de suite.

Dans un second temps, nous devons sortir de la « folie »(2), c’est-à-dire ne plus « déléguer ». Il faut prendre au sérieux l’étrange équation, sans doute inconsciente, qu’il propose : « Déléguer = une folie »(3). La délégation, consiste, par exemple, à autoriser la délocalisation de la fabrication des masques chirurgicaux en Chine au lieu d’aider les entreprises françaises qui en produisent à ne pas couler(4), déléguer c’est autoriser les « lois du marché » à décider à notre place et ne plus être responsable. Délocaliser, penser qu’il existe des « lois » en économie, être irresponsable et nier ainsi sa propre liberté, revient à s’aliéner. « Déléguer à d’autres »(5), c’est ce que toute la tradition philosophique de Thomas Hobbes à Rousseau, en passant par Hegel et Marx nomme une « aliénation ». Ce passage du discours de Macron a un mérite, il révèle la faille fondamentale de notre monde, celle entre la liberté et  l’aliénation. 

Déléguer à d’autres, c’est se faire « représenter » par un autre. Nos institutions politiques sont, si l’on suit l’analyse macronienne, aliénantes en tant qu’elles sont fondées sur la représentation. Celle ci, cette folle délégation, est la faiblesse native de nos « démocraties ». Elle repose sur un transfert de confiance de l’électeur à l’élu. Mais cette confiance est perdue. Lors du confinement, les citoyens ont choisis l’isolement à l’isoloir et l’abstention depuis 20 à 30 ans n’a fait que grandir. Le coronavirus l’a rendu manifeste. Le salut est en dehors de l’isoloir, en dehors de la représentation. Il faut s’atteler à créer un autre monde, un monde post-pandémie dans lequel personne ne déléguera plus son « alimentation, sa protection, sa capacité à se soigner, son cadre de vie »(6) et ajouterons-nous, ses institutions à d’autres. L’opposition est entre « délégation aux autres » versus « décision avec les autres ». Faire ensemble, faire en commun. La lutte post-pandémie ne devrait pas seulement avoir pour enjeu de s’en prendre à la politique suivie durant l’épidémie et à celle qui l’a précédé mais, au-delà des reconquêtes sociales à réaliser, construire de nouvelles institutions. Il faut rendre la gestion des hôpitaux aux soignants, il faut sortir la politique de santé du jeu des réductions budgétaires et l’asseoir sur les besoins de santé, etc.. La seule politique de puissance qui vaille, c’est notre puissance de citoyens qui devront décider des questions de vie et de mort mettant en jeu notre existence, que ce soit pendant les épidémies ou pour les guerres. Nous recherchons, avec les autres, la santé et la paix de tous et pour tous. Ayons des institutions qui soient les nôtres. Cette perspective de reconstruction des institutions post-pandémie se nomme déjà « autogestion » pour les travailleurs qui investissent leur responsabilité dans leur entreprise et elle pourrait se nommer « première démocratie » pour les citoyens responsables des décisions engageant ensemble leur avenir. Tel est le message subliminal des propos présidentiels. Le coronavirus est à la fois un tueur et un révélateur de la nécessité de lutter pour une autre société. Courons vite, travaillons fort, le monde d’avant la pandémie ne doit pas revenir. Le nouveau monde est à créer.

Jean-Paul Leroux 

22 mars-28 mars 2020


1. Révolution est le titre de l’ouvrage qu’il a publié durant la campagne présidentielle.

2. Emmanuel Macron le 12 mars 2020 rapporté par le Monde du 14 mars 2020, p. 5.

3. « Déléguer [notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres] est une folie. » Ibidem.

4. La nécessité de la relocalisation est une donnée essentielle de l’après épidémie. Il faudra décider de ce qui doit impérativement être relocaliser. Nous avons devant nous un chantier immense et complexe.

5. Ibidem.

6. Ibidem.

 

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