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[Rentrée scolaire] « Presque fiction… »

Rentrée J-7

– Kevin remets ton masque!

– J’m’appelle pas Kevin, m’dam et ton masque je vais te le faire bouffer !

Geste à la parole, douleur, étoiles, noir… sueur froide et réveil brutal. Cinq heure trente et ronfleur à côté, coude vers moi. Les élèves ne s’appellent plus Kévin. Les Kévin sont passés dans le camp des parents depuis un moment. 

Bon, ce qui est fait est fait, debout, café, mail… Je l’attends depuis un moment ce mail, qui me dira que je dois venir lundi matin prochain à huit heure trente pour la plénière de pré-rentrée… avec un masque ? Combien de personnes dans la salle ? (1) Eloigné.e.s, les mains lavées ? Pour une fois les angoisses de rentrée sont sanitaires. Habituellement, c’est combien d’élèves ? Kévin sera-t-il encore dans ma classe ? ah non pas Kévin…, Mon emploi du temps me permettra-t-il d’aller chercher mes poussins à l’école ou leur éviter un lever à 6h pour la nounou ? Est-ce que mon collègue Jean-Hugues sera encore là avec ses yeux dans mon soutif ? Les marronniers chez les prof, l’habitude gère pour nous. Et puis après la pause, on est toujours contents de les retrouver les mômes. Je crois même que c’est réciproque. Cette année, crise sanitaire oblige, on attend les consignes. 

(1) Si la plupart des chefs d’établissement ont organisé des réunions de manière raisonnable depuis le début de la crise COVID, quelques uns on allègrement imposé à leur personnels des attroupements de plus de 100 personnes dans la même salle.

Rentrée J-3 

Toujours pas de mail. Ah si, surprise, je suis convoquée à 8h30 lundi pour le café, 9h pour la plénière. Et le covid ? Comme je ne sais pas que penser, j’allume France Inter, des annonces à propos d’un masque obligatoire.(2) Un protocole sanitaire light finit par tomber. Tous les élèves seront présent.e.s : très bien. Ok, le masque. Partout, tout le temps, collégien.ne.s et lycéen.ne.s, profs et agents, de la montée dans le car à la descente le soir. Pas drôle, mais si on veut éviter de perdre à nouveau nos classes pendant, quatre mois, on fera l’effort.

(2) Depuis le début de la crise, COVID, les personnels de la fonction publique ont découvert leurs protocoles sanitaires dans la presse, bien avant les consignes officielles de leurs ministres.

Rentrée J-2

Ah un mail de Jean-Michel B, supérieur hiérarchique : une jolie vidéo qui nous assure qu’il a confiance et que les profs font un super boulot, et qu’ils.elles sont sous-payé.e.s (3), et que d’ailleurs, on va y remédier, promis, bientôt, d’ailleurs ceux.elles qui ont fait du soutien pendant les vacances ont eu droit à quelque chose… un écho… travailler plus pour gagner plus. Et le masque? Lequel ? Comment ? Combien de temps, pour qui ? Mon pote Fred, en histoire, a des poumons en papier mâché, ma copine Anne, diabétique, est prof en maternelle et adore ses élèves malgré leur tendance à lui baver parfois dessus. Moi, ça va à peu près, eux, j’ai des doutes. Ce qui est sûr c’est que ni le protocole ni Jean-Michel ne parlent d’eux (4).

(3) Gel du point d’indice : le coût de la vie augmente, mais le salaire des enseignants stagne depuis plus de 20 ans. Seules possibilités : faire des heures supplémentaires ou accepter quelques missions annexes (mal) rémunérées. Tout cela au détriment de la qualité de l’enseignement proposé… on ne fait pas mieux avec moins de temps…

(4) Un contact « à risque » est défini par la rencontre pendant 15 min dans une même pièce de deux personnes dont l’une au moins ne porte pas de masque «simple ». Il est heureux que les  enfants de primaire et maternelle n’aient pas obligation de porter le masque, mais de fait leurs enseignants sont ne sont pas protégés sur leur lieu de travail (inconcevable dans le secteur privé). Malgré les sollicitations, le ministre de l’éducation nationale ne prévoit que de très rares autorisations d’absences sur pathologie gravissime, ou un accès restreint à des masques à peine meilleurs.

Rentrée J-1

8h30 café, 9h10 plénière. Les cernes au ras du masque, le chef a reçu les derniers morceaux du protocole hier soir à 22h. Questions des collègues : 

– mmmmh, mm mmmmmhmm?

– excusez mmmh?

Effort d’articulation.

– Comment on fait en anglais, pour la prononciation ?

Un facétieux :

– En italien c’est moins compliqué !

– et si un élève refuse de le porter ?

– et en EPS ?

– ouf ! du chef, il a une réponse.

– En EPS, pas de problème, le protocole autorise les élèves à ôter le masque selon les activités, on vous fait confiance pour prendre les bonnes décisions (5).

(5) Selon le protocole, les professeurs d’EPS peuvent clairement faire ce qu’ils veulent : c’est un vrai stress qu’on leur impose, une responsabilité qui dépasse largement le cadre de leurs missions.

– qui est responsable si un élèves malade contamine tous ses petits camarades pendant le match de foot ?

Haussement d’épaules, les yeux au plafond. Jean-Hugues :

– Et les filles elles font quoi en EPS ? (6)

(6) Les stéréotypes de genre sont malheureusement encore très courants dans l’éducation nationale.

– doit-on éloigner les élèves ? » Nouveau ouf.

– le protocole demande de respecter les distances, sauf quand ce n’est pas possible, auquel cas on ne les respecte pas. »

Le prof de maths :

– Vingt-neuf élèves plus un prof, plus deux AESH dans 36 m², ça fait un peu plus d’1 m² par personne, on est dans les clous (7).

(7) Chiffres très souvent atteints, explication : depuis 4 ans +1700 élèves en collège/lycée dans l’académie, +120 enseignant quand il en faudrait 400 de plus le ministre peut  affirmer créer des postes, mais cela reste très en dessous des besoins et les classe surchargées sont la norme (près de 30 en primaire et collège, 35 en lycée), y compris en éducation prioritaire.

– D’ailleurs, on ne devait pas en voir 27 en 4e? On avait dit qu’au delà il faudrait des dédoublements.

– Des emménagements pendant l’été. Je n’ai pas les heures, alors on fera avec.

– Ou plutôt sans.

– Je suis nouveau, les AESH ?

– Que vous apprend-on à l’IUFM ? Les AESH sont les anciens AVS.

– L’IUFM ?

– C’est l’INSPE maintenant.

– En tout cas depuis qu’ils ont changé de nom, ils sont passés de 600€ par mois à 800, quitte à être présent.e du lundi 8h au vendredi 17h… (8)

(8) Chiffres véridiques : les AESH sont des travailleur.se.s très précaires, souvent fragiles socialement, régulièrement infantilisé.e.s par leur hiérarchie, parfois contraint.e.s de prendre un deuxième emploi.

– De toute façon je n’ai pas passé le CAPES, je ne veux pas aller à Créteil. Et puis prof, j’essaie, on verra si ça me plaît. (9)A ce tarif, il vaut mieux, surtout en travaillant sur trois établissements. Et donc les AVSH?

(9) L’Education Nationale a de plus en plus recours au personnel contractuel, moins payé, non formé, corvéable à merci. Besoin d’un prof de maths ? Certains chef d’établissement en sont réduits à demander à leurs enseignants de chercher dans leurs relations, sinon on passe par Pôle Emploi.

– AESH. Ils.elles aident les élèves en situation de handicap. Certain.e.s écrivent à leur place. »

Une AESH :

– D’ailleurs que dit le protocole? D’habitude on s’assoie très près…

– Le masque devrait suffire. Et puis vous éviterez de prendre leur stylo, amenez le vôtre. (10)

(10) Propos des représentants du ministère de l’éducation.

– Et le cahier?

– Ah oui, il ne faut pas écrire sur leur cahier, l’échange de matériel, vous voyez…

– A propos de matériel, on fait comme en juin, on protège les souris et claviers?»

– Ah non, après, quand on tape on écrit n’importe quoi ! » Soupir du chef.

« – Vous pouvez toujours amener votre matériel…» 

Rentrée

La journée s’est passée, pas si mal, je suis toujours contente d’être là et je crois que les élèves aussi. Les angoisses des élèves, on en parle quand ils en ont besoin, on s’occupe d’eux. On va en baver un peu, heureusement qu’on est masqué.e.s. Par contre pour mon pote Fred et ma copine Anne, Jean-Michel a dit : « avec un mot de votre médecin venez chercher un masque type 2 à l’inspection académique dès qu’ils seront arrivés, en attendant, prenez un congé maladie». Quand Jean-Michel prend un congé maladie, on ne lui retire pas un jour de salaire, quand il travaille au bureau, il n’achète ni stylo, ni webcam,…(11) En attendant, j’ai un nouvel élève très mignon qui s’appelle Kévin !

(11) Il y a trente ans, les profs plaisantaient en disant que, contrairement aux salariés du secteur privé, ils achetaient leur propre matériel, leurs stylos et cahiers. Aujourd’hui la plaisanterie a un goût plus amer, car il leur est imposé de s’équiper en matériel informatique, pour un tout autre budget…

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