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[Procès des 7 de Briançon #1] Les enjeux de la Frontière.

1.

La guerre picrocholine que l’État français et l’Europe conduisent contre les migrant.es avec ses morts en Méditerranée, sur la frontière dite de Schengen et pour la France sur une frontière mobile que l’on déplace au grès des besoins fantasmés, ne se passe pas dans un roman. Elle coûte cette année 1 milliard d’euros et mobilise un contingent de 10 000 agents auxquels il faut  ajouter les personnels que la gendarmerie et les CRS déploient sur la frontière française. Si on ajoute les engins motorisés, les navires, les hélicoptères, il s’agit d’une véritable armada. Cette lutte semble n’avoir pas de fin. Frontex a été créé en 2004, nous sommes en 2021 et tout se passe comme si plus  elle grandissait plus les migrant.es passaient. 

En conséquence de cette politique il semble normal de s’attaquer aux solidaires, ces « petites mains », ces « fourmis » qui non seulement désirent la suppression des frontières mais qui de plus sont soupçonné.es de faciliter l’arrivée des migrant.es comme les « 7 de Briançon ». Soit une dépense d’1 milliard d’euros pour empêcher quelques individus d’agir, le rapport coût/gain n’est pas rentable ! D’où la question : la France ne devrait-elle pas changer radicalement et écouter celles et ceux qui s’opposent à ces pratiques mortifères en Méditerranée et dans nos montagnes ?


2.

Nos politiques sont focalisé.es, armé.es de toutes sortes de microscopes sur des points locaux, la Roya, Vintimille, Montgenèvre, Ceuta, Hendaye, Le Fréjus, etc… Ils manquent de télescopes, ils/elles ne parviennent pas à contextualiser dans le temps et l’espace.

Nous découvrons en étudiant des périodes longues que les migrations vont en général des zones « pauvres » vers les zones réputées « riches ». Les « barcelonnettes » partent au Mexique, les champsaurins, les siciliens aux USA, etc… Certes, ce n’est pas toujours le cas, les romains envahissent les Gaules, l’Angleterre, Carthage, la Grèce, l’Égypte, etc… mais c’est alors par la force des armes. Les pays colonialistes font de même en Indes, en Afrique, à Madagascar, etc.. Or, les migrant.es actuel.es entrent pacifiquement. Il s’agit donc d’un voyage de la misère réelle vers la richesse rêvée. Pour stopper ce mouvement, il y aurait une politique simple, nous rendre plus pauvre que les pays de départs et alors c’est nous qui irions chez eux ! Mais ce propos n’est-il pas absurde ? Bien sûr,  il l’est ! Son pendant serait de rendre ces pays de départ aussi riches que nous ainsi leur population resteraient chez elle. De plus nous nous rendrions mutuellement plus riches. Pourquoi ne le faisons nous pas ? La réponse est connue de toutes et tous : nous sommes des anciens pays colonialistes et continuons sous la forme d’un néocolonialisme l’exploitation économique des anciens pays colonisés. Elle est toujours rentable pour nous, dévastatrice pour eux. A cela il faut ajouter de nouveaux acteurs du néocolonialisme, la Chine et l’Inde en particulier. Certain.es soutiennent d’ailleurs que nous sommes toujours la 2ème puissance maritime du monde par l’étendue des zones maritimes que nous contrôlons. Historiquement et géographiquement, la France est encore une puissance. Ainsi, aucun.e français.e ne s’exile pour devenir malien.e, camerounais.e, etc.. Vue du télescope historique et géographique, il faut soutenir que les solidaires, et les « 7 de Briançon » sont des anticolonialistes conséquent.es.


3.

Le sociologue Eric Fassin remarque, dans son blog sur Médiapart que le contexte des faits reprochés aux « 7 de Briançon » est effacé dès le chef d’accusation (..) le délit serait d’avoir, « par aide directe ou indirecte, facilité l’entrée irrégulière en France de plus d’une vingtaine d’étrangers, avec circonstance que les faits ont été commis en bande organisée, en l’espèce en leur faisant passer

la frontière franco-italienne par l’organisation d’un attroupement concerté de plus d’une centaine de personnes.. »

L’Avocat Général ressemble alors à cet homme qui cherche sous un lampadaire un objet qu’il ne trouve pas. Un passant lui demande ce qu’il espère trouver, « mes clefs » répond-il, « vous êtes sûrs de les avoir perdus ici ? », « non, mais c’est le seul endroit éclairé ! ».  L’Avocat général ne peut pas trouver ce qu’il cherche : le délit d’aide à l’entrée irrégulière. En effet, si c’était le cas, il aurait dû prouver qu’il y avait bien des « étrangers » qui étaient en situation irrégulière et qui ont franchis la frontière. Or, il ne sait même pas combien il y avait de personnes ce jour là ! Le délit n’est dont pas objectivé. Il n’est pas un fait, il est une supposition ! Peut-on condamner des personnes sur des suppositions ? Et puis, pourquoi poursuivre seulement ces 7 solidaires alors que le chef d’inculpation indique qu’il y avait une centaine de personnes dans la manifestation. Pourquoi les autres ne sont-elles pas poursuivies ?  Il y a une rupture de l’égalité entre les manifestant.es. Et  depuis quand peut-on transformer un attroupement en « bande organisée » sans aucun « fait » ou  « preuve » ? Cette accusation semble bien ne pas tenir debout et cela parce que la lumière ne se trouve pas où le voudrait l’Avocat Général. Il croit que là où il ne projette pas sa lumière artificielle, il n’y a pas de lumière. C’est tout le contraire, à  côté, il y a la lumière du jour, c’est-à-dire comme l’écrit Eric Fassin, celle du contexte.

Or la lumière du contexte est sans appel. Il s’agissait, comme tout le monde le sait, sauf lui apparemment, d’une manifestation, non d’un attroupement, contre la présence irrégulière de Génération Identitaire au Col de l’Échelle pour empêcher le passage des migrant.es. Ce groupe se comportait comme des substituts de la police ! Génération Identitaire était, puisqu’elle a été depuis dissoute par le Gouvernement, un groupe néofasciste et même fasciste comme l’indiquait les références de leur texte de présentation sur leur site. La présence de ce groupe est la seule raison, un raison politique forte, de l’existence de la manifestation. C’était une mobilisation qui dans le contexte créé par Génération Identitaire avait un sens principal, celui d’être anti-fasciste et un sens secondaire, celui d’un soutien aux migrant.es. L’Avocat Général confond cause et conséquence. Il tombe ainsi dans ce que Nietzsche nomme la « perversion absolue de la raison ». Nous pensons que l’Avocat Général peut, à titre privé, confondre les causes et les conséquences, mais dans son rôle public de gardien de la loi, il est tout simplement impensable qu’il le fasse. Ce déport hors de la raison, hors de la lumière des faits contextualisés crée un récit imaginaire. La justice ne peut pas être rendue au nom de l’imaginaire mais des lois de la République qui ont constitutionnalisé le droit de manifestation. Faut-il rappeler que le fondateur de la Vème République est un anti-fasciste bien connu, du nom du Général de Gaulle. Par voie de conséquence les « 7 de Briançon » s’inscrivent, sans conteste, dans cette lignée de l’anti-fascisme. Ils/elles sont des anti-fascistes, des résistant.es.


4.

Les procédures judiciaires, longues et coûteuses, conduites par  Cédric Herrou, ont abouti à renforcer la constitutionnalisation du principe de fraternité. Pour pouvoir poursuivre les « 7 de Briançon »,  il faut interpréter la loi pour arriver à lui faire dire le contraire de son intention et de la « jurisprudence Herrou ». L’agriculteur niçois avait fait l’objet d’une condamnation à 4 mois de prison avec sursis par la cour d’appel d’Aix-en-Provence pour avoir aidé des migrant.es à passer la vallée de la Roya et organisé un camp d’accueil à son domicile. La cour d’appel considérait alors que lorsque «l’aide à l’entrée s’inscrit dans une contestation globale de la loi, et qu’elle n’entre pas dans les exemptions prévues mais sert une cause militante et n’est pas une réponse à une situation de détresse. » Ce service rendu aux migrant.es constituait, à ce titre, une contrepartie. L’aide n’était plus désintéressée et humanitaire mais politique. Avec ce raisonnement, tordu la cours d’appel avait condamné Cédric Herrou. Le Conseil constitutionnel, par sa décision, ferma la porte à de telles interprétations et raisonnements. 

Il s’en suit que l’avocat général ne pouvait pas reconnaître le caractère militant c’est-à-dire « politique » de la manifestation. Cela aurait fait tomber sa volonté de demander une sanction à ce qu’il considère comme une aide à l’entrée irrégulière de migrant.es sur le territoire. Il fallait donc inventer une autre incrimination ! Ce fût celle rapporté ci-dessus, d’avoir, par aide directe ou indirecte, facilité l’entrée irrégulière de personnes avec circonstance que les faits ont été commis en bande organisé. La notion de « bande organisée » a volé en éclat lors de l’audience. Pour qu’il y ait organisation, il faut que les prévenu.es  se connaissent avant la manifestation, se concertent, proposent une action et qu’ils/elles prennent les mesures pour qu’elle se réalise. Or, 4 des prévenus ne se connaissaient pas, c’est lors de la comparution immédiate qu’ils ont fait connaissance. Au moins 3 était là par hasard en allant d’Italie en France ! Ce que la justice n’arrive pas à comprendre, c’est qu’il existe des mouvements, des attroupements sans chef, sans organisation, des mouvements spontanés. L’histoire regorge de ce phénomène. Il eût été bien utile à l’Avocat général d’accepter le témoignage d’Eric Fassin qui se serait fait un plaisir de l’informer. La présence de Génération Identitaire, une bande organisée mais pas poursuivie par le procureur de l’époque, a été suffisante pour créer une contre manifestation. A la bande organisée du Col de l’Échelle répond l’attroupement spontané du col de Montgenèvre.

Au total, s’il n’y a pas de bande organisée, s’il n’y a pas eu d’aide volontaire directe ou indirecte puisqu’il s’agissait d’une manifestation spontanée et antifasciste, l’accusation telle un château de sable s’effondre sous les assauts répétés des vagues des avocats de la défense. Il nous reste plus qu’à conseiller à l’Avocat Général de chercher la lumière là où elle se trouve et non dans la construction d’un récit mythique qui vise à criminaliser les solidaires et faire de la frontière qui, normalement n’existe plus dans l’espace européen, une muraille qui n’est que de papier ! Les « 7 de Briançon » doivent être relaxé.es.

Jean-Paul Leroux

        27 mai-1er juin 2021

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