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[témoignage] Quand l’espace d’assistance vient effacer les consciences de classe.

Hier c’était mon dernier jour en cdd insertion… J’ai besoin d’un peu plus de recul pour tenter de faire un bilan personnel objectif de cette expérience en insertion. Là, je suis un peu en colère mais je suis surtout très inquiète devant certains mécanismes généralisés à l’ensemble de notre société et du traitement réservé aux précaires.

Nous sommes en face d’un pouvoir qui refoule les exclus à sa marge et qui les stigmatise. Mais aussi, parfois, ce sont les institutions censées proposer une aide, qui reproduisent des rapports sociaux inégalitaires et qui généralisent une pratique de contrôle social. 

Mon intention n’est pas de disqualifier toutes les pratiques d’insertion courantes mais d’attirer l’attention sur les contre-effets potentiels de certains modes d’accompagnement. 

Je viens de passer plus de deux ans en contrat d’insertion mais j’ai également des expériences dans l’accompagnement social. Bien heureusement ces expériences m’ont amenée à travailler avec des personnes et des travailleurs sociaux qui luttent tous les jours pour remettre au centre de leur travail les valeurs humaines qui sont chères au travail social, qui en sont le pivot.

Cependant, je suis très agacée par une vision néo-libérale qui s’appuie sur une notion d’individuation au détriment d’une notion de collectif. 

Cela passe notamment par des affirmations présentées comme des évidences : « qui veut peut », « on peut toujours s’améliorer ».

Derrière ces affirmations selon lesquelles chacun·e peut s’en sortir, il y a aussi ce message : si tu ne t’en sors pas, c’est que tu n’as pas bien activé tes ressources intérieures, c’est que tu n’as pas assez travaillé sur toi.

Avec cette idée selon laquelle un échec, un obstacle, ne doit être qu’un mauvais moment à passer. Un frein à lever. Comme s’il suffisait de se mettre au diapason avec soi-même pour que le monde se réorganise. 

Comme s’il n’y avait aucun traumatisme qui ne connaisse de résilience. 

Comme si l’on devait se servir de la souffrance comme d’un ressort pour rebondir d’échec en réussite.

Voudrait-on nous faire croire que nous sommes tous égaux en face de certaines difficultés induites par le fonctionnement de notre société ? 

A mon sens, cette façon de penser relève presque de la pensée magique. Elle est portée et revendiquée par tous ceux qui disposent des moyens économiques et sociaux pour mener à bien cette sorte d’idéal de vie. 

Ces pensées deviennent des injonctions faites aux salariés de chercher en eux-mêmes la cause d’un problème sans jamais pouvoir remettre en question l’organisation même du travail.

Ces pensées renvoient également à une image stéréotypée de la situation des personnes les plus précaires et fragiles en les associant à des fainéants profiteurs du système, « qui ne peuvent pas faire mieux parce qu’ils ne le veulent pas !!! »

Il me semble que quand la rhétorique du travail social est trop axée sur la responsabilité individuelle, elle contribue à masquer la problématique de l’inégalité des chances et des ressources, ainsi que celle des limites structurelles du chômage.

J’en suis à penser que toute injonction au développement personnel en entreprise n’est que la face avenante d’un mouvement qui souhaite induire  l’auto contrôle et l’auto exploitation.

Le parcours d’insertion professionnelle comme je l’ai découvert, véhicule une promesse d’intégration mais sans pouvoir garantir sa réalisation. Il repose pourtant sur l’injonction de s’impliquer. 

Ce qui est activement demandé tout au long de l’accompagnement, c’est de mobiliser le meilleur de soi-même. Les individus doivent se prendre en charge, reconnaître qu’ils ne sont pas pour rien dans ce qui leur arrive. Chacun.e est invité à se rendre transparent en expliquant les événements de son existence par ce qu’il est et par ce qu’il fait. Il devient, de la sorte, responsable de sa réussite ou de son échec et il porte ainsi tout le poids de l’indétermination de son parcours.

Les aides ne semblent même plus être accordées de droit. Elles sont surtout accordées en fonction de l’évaluation de la situation générale de la personne et en fonction de son adhésion à des normes souhaitables de comportement.

Le problème reste que le projet professionnel de la personne en insertion est conditionné par le programme que l’institution est capable de proposer ; donc souvent revu à la baisse. L’institution demande alors de faire preuve de réalisme, d’une capacité à réduire ses ambitions… voire de soumission en acceptant des emplois peu gratifiants ou non adaptés aux aptitudes de la personne. 

Et pour finir, c’est bien l’institution qui décide si l’insertion est « réussie » ou pas et qui décide d’en fixer les termes.

Si on considère que la précarité et le chômage relèvent de l’organisation de notre système économique, il semble que c’est de notre responsabilité collective d’une part d’en traiter les conséquences et d’autre part d’agir sur les causes.

Alors si la démarche d’aide, le travail social et l’accompagnement proposé consiste à renvoyer sans cesse l’individu à lui-même sans chercher à agir pour et avec lui sur les causes extérieures, on le laisse paradoxalement seul face à ses problèmes. Cela suggère qu’au bout du compte il n’y a pas d’autres problèmes que lui même. On glisse alors de la responsabilisation des personnes en situation de précarité vers leur désignation culpabilisante.

Faute de s’interroger sur leur propre fonctionnement, un certain nombre d’institutions se contentent de gérer les situations d’exclusion alors que leur mission serait aussi de la combattre.

Quand l’espace d’assistance, « d’insertion », vient à effacer les solidarités collectives portées par la conscience de classe, on peut finir par penser que l’assistance proposée n’a finalement qu’une fonction de contrôle social dans un souci de conformité et d’adaptabilité au monde du travail…

Bref… ya plus « qu’à traverser la rue »…

Marion Colas

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