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Orelsan ? Mais Grave !

Nous publions un article issu du mensuel « Cerises, la coopérative » qui explore chaque mois des horizons d’émancipation. Bonne lecture.

Ouvrir les yeux c’est tragique. Orelsan accompagne lentement une génération vers une conscience aiguë du réel, un réel précaire à réenchanter. Son nouvel opus, « Civilisation », marque la disparition de l’Orelsan potache pour laisser la place à un Orelsan grave. La fête est (définitivement) finie.

La sortie du tube « l’odeur de l’essence » annonçait la couleur : l’album « Civilisation » sera politique. Mêlant à merveille les conseils (« regarde ») et l’introspection critique (« on se bat pour être à l’avant d’un avion qui va tout droit vers le crash »), les constats sans issue (« on va tomber comme les mongols ») et le glissement vers un état des lieux clinique (« tout le monde est sur la défensive, tout est sensible »), le morceau raconte l’époque inflammable que nous traversons (et qui nous traverse). Il fonctionne en duo avec le superbe récit slamé « manifeste » qui décrit une manif entre potes qui vire au drame, comme une prise de conscience de l’auteur face aux enjeux de l’époque. On remarque au passage le clin d’œil d’Orelsan aux infirmiers en lutte qui avaient réécrit son tube « basique » pour les besoins de la cause.

En chantant, il souhaitait « juste un passe-temps » mais son premier disque l’amène ailleurs (« je fais de la politique, je suis seul et triste »). Alors, même s’il tente de contenter son public dans « Casseurs flowters infinity« , on sent vite que ça commence à être complexe de faire la fête sur un champ de ruine. Le morceau « baise le monde » est un bijou de lucidité qui déroule toutes les raisons de ne pas « profiter » d’une soirée : d’où viennent les crevettes ? Comment a été fabriqué mon jogging ? Combien de morts dus à la pollution ? Cette « mentalité zéro lendemain » nous en faisons partie tous à notre manière, et Orelsan met des mots sur notre mauvaise conscience. L’album fonctionne autour de chansons qui voyagent en binôme et la réponse à ce rejet de la superficialité est à chercher dans le morceau « Rêve mieux ». Orelsan livre de nouveau un « conseil à la jeunesse » mais finalement il se parle à lui même : « confonds pas réussite, gloire, bonheur et succès ».

Autre duo de titres qui raconte une nouvelle étape dans la carrière (la vie ?) de notre rappeur : Ensemble et Athéna. Il n’y a pas d’homme ou de femme idéal-e. Son couple tangue mais il souhaite le préserver (« l’amour n’est pas parfait quand il est vrai ») enterre les diatribes adolescentes de ses albums précédents où les pulsions sexuelles hantaient le chanteur. Alors bien entendu, Athéna est une déclaration d’amour classique (« tu me protèges et guides mes pas, Athéna ») mais ce piano-voix est un hymne à un bonheur en couple qui semble souvent inaccessible (et peu souhaitable ?) à toute une génération. Sommes-nous si loin de la politique ?


Le dernier morceau, Civilisation, se conclut comme le premier : « ombre et lumière« . Le chanteur affirme ses doutes mais assume aussi une volonté de changer les choses collectivement (« je peux pas le faire tout seul il faut que tu m’aides ». « Réussir sans faire le bien c’est perdre »). Hymne lyrique à la vie (« un jour on va mourir, tous les autres on va vivre »), Orelsan souhaite partager son bonheur, un bonheur invivable dans un océan de misère. Il signe ici un manifeste aigre-doux à l’engagement, une quête utopique vers un monde plus civilisé.

Le monde bouge, l’art est un sismographe.

Laurent Eyraud-Chaume

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