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Emilie : street-médic à Paris au printemps 2016

Peux tu te présenter à nos lecteurs en quelques mots : quelle est ta profession, ton parcours militant ?

Je suis une femme de 35 ans, venue de Marseille a Paris il y a dix ans. Je suis infirmière de métier, expérimentée dans les services d’urgences et de réanimation, avec ensuite une expérience de cadre. Suite à un burn-out (et un procès prud’homal!), j’ai depuis deux ans quitté les structures institutionnelles pour travailler dans le monde associatif et faire du bénévolat.

Mon parcours militant ? J’aurais bien du mal à le résumer ! J’ai grandi dans un monde politisé de gauche, syndiqué…une mère dans l’éducation nationale, très investie et un père auteur et comédien lui aussi militant. Mon propre militantisme remonte aux années lycée, à Vitrolles avec l’élection municipale de Catherine Mégret du Front National. Premières actions et manifestations avec Ras le Front, Sos Racisme, jeunesse communiste révolutionnaire, parti communiste… Je suis sortie des organisations politiques, j’ai été syndiquée, ensuite j’ai continué à militer : pour les infirmières, contre le Cpe ou les retraites, pour le mariage pour tous mais de façon plus autonome. Mon militantisme passait aussi par d’autres vecteurs : choix de consommation, lieux artistiques à défendre, engagement bénévole…. Mais depuis le début de l’année avec la loi travail j’ai vraiment renoué avec un militantisme activiste quasiment à temps plein.

Peux tu nous dire comment tout à basculer pour toi et comment est né le collectif “street médic” ?

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Tout n’a pas basculé si brutalement non plus. Les choses ont glissé….Ca commence par aller en manif sans être sous la bannière de ton hosto, puis plus de bannière du tout, politique ou syndiqué. Plutôt attiré par ce qui se forme de manière assez spontanée en tête de cortège. Les discussions y sont riches, les profils et les âges variés.

Et puis si il y a quand même eu un événement : nuit debout, place de la République. Ce mouvement, qui a duré environ 4 mois, a été très mouvant tout au long de son existence. Personne ne peut exactement définir Nuit Debout. Toutefois c’est bien là, autour de l’infirmerie, que des street-medics déjà existants et des aspirants se sont rencontrés et coordonnés. Je me suis, j’ai envie de dire « évidemment », portée volontaire pour participer à la tente infirmerie, dont l’existence avait été anticipée par les organisateurs initiaux de Nuit Debout, pour répondre aux besoins engendrés par les violences policières. Très vite il s’est avéré que la tente en point fixe apportait des avantages pour discuter avec le public, recevoir et distribuer du matériel, dispenser des soins, recenser les contacts des un, des autres, organiser des formations à la médecine de rue, se réunir pour débriefer et recenser les victimes et les types de blessures prises en charge les jours de manifestation ou de rassemblement. Donc la tente “nuit debout” est un super soutien logistique pour les streets-medics mais aussi pour les collectifs de soutien aux migrants, « Chapelle Debout » par exemple. L’ampleur de la répression policière, envers les migrants, les manifestants, a fait qu’on ne dissocie pas vraiment.

14398080_10210025800388897_422476225_nPour nous, street medic = premiers soins donnés dans la rue aux personnes malmenées, blessées ou mutilées par la police. J’avais depuis très longtemps une petite trousse à pharmacie dans mon sac en manif. Les streetsmédics existants avaient déjà dû commencer à s’organiser en tant que tels depuis les manifs “retraite”, le contre sommet, la cop 21 où la répression s’était déjà amplifiée notamment en terme de contact direct des forces de l’ordre, ce qui n’est pas la « tradition policière française ». Mais sur la loi travail, si les street-médics se sont réellement revendiqués, assumés et spontanément organisés, ce n’est ni pas parce que c’était sexy ni pour jouer aux secouristes, c’était pour faire face à une urgence: l’ultra violence des forces de l’ordre donc de l’Etat. Ici je m’exprime en mon propre nom. Pour ce que la coordination médic a reconnu comme points communs de ses militants, il y une page FB “Street Medic Paris” avec des communiqués de fin de manifs dont l’intitulé résume bien la raison d’être du collectif, ainsi qu’un texte « pourquoi nous ne parlons pas aux médias » qui explique pourquoi ce que je dis ici n’engage que moi. Pour résumer : tout a basculé lorsque j’ai découvert le sort réservé aux manifestants qui refusent de manifester docilement parqués, et le collectif street-medic est né pour répondre à l’explosion de violence policière et étatique destinée à blesser des opposants politiques et par là-même effrayer leurs camarades….

Quel type de soins as tu opérés lors des différentes manifestations ? As-tu le souvenir de situations particulières ?

Les soins :

14389011_10210025791028663_1727955333_n– prise en charge de personnes atteintes par les lacrymogènes (en gaz ou en gel), de la simple irritation oculaire à l’aveuglement passagé mais total en passant par les crises d’asthme et/ou de panique: rincer les yeux, les visages, mettre à l’abri, rassurer, retrouver les personnes qui accompagnaient la personne égarée.

– les coups de matraque : hématomes (soignés au « froid »), plaies (pansements), pertes de connaissance sur trauma crânien (pls, protection, évacuation…)

– grenades dispersives ou de désencerclement: lancée à la main ou au « cougar » (fusil) Elles projettent des éclats en gomme dure de caoutchouc : hématomes énormes, mutilations: yeux, visage, testicule, seins….. On met du froid on désinfecte on protège on évacue en fonction du risque potentiel (hémorragie interne, lésion des globes oculaires etc etc etc…).

– flash ball son petit frère plus récent: le LBD 40= lanceur de balle dispersive. (Il en existe désormais encore un nouveau modèle qui permet de tirer en rafale….) Hématomes très importants, risque vital si tir tendu : visage, crâne, thorax abdomen… Fractures de mâchoires, bras, poignets, pieds…, on met du froid, une attelle et on évacue….

Pour toutes ces blessures les Medics jouent un gros rôle psychologique : rassurer, expliquer, orienter, conseiller, accompagner, donner des coordonnées… Attendre les pompiers ou quitter la manif avec le blessé. Nb: matraques aussi peuvent créer des fractures. Enfin beaucoup de brûlures liées aux palets. Brûlants de lacrymogènes, partout sur le corps, à divers degrés. On panse et on donne des conseils pour la conduite à tenir ensuite.

Je ne saurais citer une ou deux situations particulières : la violence de la répression est montée sans interruption tout au long du mouvement. Les gens paniqués, par les nasses oppressantes, gazés, tapés se sont comptés par centaines. On a eu des comas, des plaies graves hémorragiques, des brûlures de tout genre. Un borgne hier, le 15 septembre. Nous avons étés en plein soins chargés par les CRS, les gendarmes, la Bac. Alors que nous avions un blessé intransportable le 1er mai, nous avons reçu des pluies de palets lacrymogènes à en brûler les vêtements et sac à dos des camarades Medics… Nous avons vu des lycéens se faire casser le nez contre des troncs d’arbres par des braqueurs pressés, des mémés asphyxiées, effrayées et désorientés. En tous cas, toujours de grosses difficultés à être rejoints ou à atteindre les secours officiels. Et une sous estimation grave et systématique du nombre de victimes et de leur gravité. D’où notre volonté de rédiger avec le peu de données que nous avons nos propres communiqués en fin de manif: cf notre page street medic Paris, ils y sont tous. De même, une autre difficulté: la confiscation régulière de notre matériel, au titre qu’il serait la preuve de notre préméditation de la violence ou que nous serions un soutien logistique pour les exactions… On en rirait presque si ce n’était ni si triste ni si révoltant, n’est-ce pas?…

Ces événements ont ils changé ta façon de percevoir la situation politique de notre pays ?

Je peux juste te dire que ce mouvement contre la loi travail m’a remis le pied à l’étrier du militantisme (pour autant je n’en remercie ni le Ps ni valls ni El Kohmri…). Je crois plus que jamais à la désuétude de notre système politique et de la 5ème République, au pouvoir de l’oligarchie sur un peuple contenu et exploité. 2017 sera l’année d’une électionboycottee et l’on saura pourquoi. La répression du mouvement n’a pas que blessé les militants, elle les a également confortés. Le mouvement n’est donc pas « fini »…. Nos initiatives alternatives se multiplient, se ramifient, rampent parfois mais survivent. On a pas dit notre dernier mot. Les prochains rdv sont à Nantes Notre Dames des Landes.

Les photos dévoilent trois blessures d’Emilie provoquées en même temps par la même grenade dispersive !

Entretien réalisé par Laurent Eyraud-Chaume

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